La bande dessinée Ombres rouges d’Alessandra Respini plonge au cœur du combat syndical des travailleurs du port commercial de Gênes. Passionnant.
«En 2024, le monde a dépensé 2460 milliards de dollars pour s’armer.» Un chiffre chavirant, que l’auteure Alessandra Respini met en exergue dans sa bande dessinée très documentée, intitulée Ombres rouges, chroniques d’une résistance. Face à cette folie du monde, une poignée d’hommes, au port de Gênes, s’élève contre ce commerce de la mort en bloquant les cargos chargés d’armes. Une goutte d’eau dans l’océan, peut-être, si ce n’est que chaque geste compte, nous rappellent les dockers italiens. Leur lutte pacifiste fait aujourd’hui figure d’exemple et essaime dans les ports européens. La bédéiste Alessandra Respini (qui signe Ombres rouges de son seul prénom, et est aussi connue sous les pseudonymes Ale, Miramundo et Alegria) leur rend un vibrant hommage au travers de son reportage.
C’est pendant sa résidence d’artiste de cinq mois à Gênes, en 2024, que l’artiste neuchâteloise entend parler du collectif autonome des travailleurs portuaires (CALP, pour Collettivo autonomo lavoratori portuali). Au gré de ses déambulations dans le port, elle rencontre plusieurs de ses membres, et ne les quittera plus.
Une conscience collective
Ombres rouges, c’est une histoire de révolution, de travailleurs et de conscience. Celle, en italien, qu’on appelle la consapevolezza, inhérente à la lutte, comme le raconte Alessandra. Pédagogue, elle explique, donne des chiffres, documente. Elle se met aussi en scène, avec autodérision, et nous emmène dans un documentaire épique où interviennent le pape, les téléphones sur écoute, l’espionnage et la corruption ligurienne, les perquisitions et les interrogatoires des militants. Malgré le cynisme des marchands de mort, elle réussit l’exploit de garder son sens de l’humour et de la poésie. Ses très beaux dessins donnent des éclairages parlants, comme celui intitulé «si les armes étaient visibles», montrant des cargos en transparence, pleins d’armement.
Dans la BD, cette épopée s’ouvre par un détour aux Etats-Unis. Un père de famille se rend à son travail chez Lockheed Martin, le premier producteur mondial d’armement. Puis, l’on suit un missile transporté par cargo, par le géant du transport militaire Bahri, aux mains de l’Arabie saoudite, via Anvers et Gênes. Cette dernière est l’un des plus grands ports européens avec ses quelque 2,5 millions de containers en transit (en 2024). Quelque 3500 travailleurs y charbonnent jour et nuit.
Depuis 2019, le CALP, avec l’organisation The Weapon Watch, tente, à coup de grèves et de manifestations, d’entraver la logistique militaire et les subterfuges des multinationales qui surfent avec les limites de la loi italienne. Celle-ci interdit le transit des armes à double usage (civil et militaire) vers des pays en guerre. Or, les fabricants les étiquettent comme armes civiles uniquement...
Le CALP s’est surtout fait connaître, en Suisse, en 2025, en organisant des manifestations pour Gaza et en apportant son soutien à la flottille internationale d’une ampleur inégalée. Sa résistance internationaliste repose sur une longue tradition, remontant aux guerres du Vietnam, d’Afghanistan ou encore des Balkans. Ses luttes syndicales, elles, ont plus de cent ans.
Ombres rouges, chroniques d’une résistance, Alessandra, Hélice Hélas Editeur, 2025.

Agenda
Le 20 mars, dès 18h30, Alessandra Respini sera au centre socioculturel Pôle Sud à Lausanne pour une soirée consacrée à la résistance des dockers de Gênes. La bédéaste présentera son livre en écho au référendum du GSSA sur le matériel de guerre (lire aussi en page 5), avant la projection du film Portuali de la réalisatrice Perla Sardella (20h).
Lors de la 20e édition de BDFIL (du 27 avril au 10 mai), Alessandra Respini participera à la table ronde intitulée «Grève générale!», avec Lisa Lugrin (Terres Rebelles – Le voyage zapatiste en Europe) et Fanny Vaucher (La révolte des cigarières) pour échanger sur leurs histoires de luttes collectives à différentes époques et endroits du monde.
Auditorium Photo Elysée – Mudac, Plateforme 10, Lausanne, 15h.