Réfugiée en Suisse depuis 2017, la militante politique dénonce la situation dans le Rojava, où le régime syrien attaque l’autonomie démocratique de la région sous le regard passif de l’Occident.
Le spectre du chaos plane de nouveau sur le Proche-Orient depuis le début de l’année, avec l’offensive lancée par le régime syrien contre ces régions du nord et de l’est du pays contrôlées par l’administration kurde. Perçant une indifférence médiatique quasi complète, les rares images parvenues jusqu’à nous depuis cette région font état d’exactions, d’assassinats et d’un exode massif de la population du Rojava, prise pour cible par la faction armée (le HTS) du gouvernement de transition dirigé par le président Ahmed al-Charaa. L’offensive de ce chef issu des rangs djihadistes du Front Al-Nosra – branche dissidente d’Al-Qaïda – est d’autant plus préoccupante qu’elle a permis à des anciens terroristes islamistes de fuir par centaines des prisons contrôlées jusque-là par les autorités kurdes. De Rakka à Alep, de Deir ez-Zor à une partie d’Al-Hasakah, de vastes portions multiethniques et pacifiées du pays replongent ainsi dans l’incertitude et l’angoisse, alors que l’Occident assiste passivement à cette escalade armée.
Une gouvernance vertueuse
Dilek Aykan est une des nombreuses voix qui, avec fermeté, dénoncent depuis l’exil cet état de fait. Activiste dès l’âge de 15 ans, la native de Diyarbakir – capitale historique du Kurdistan turc – s’est vue obligée de quitter son pays en 2017, après avoir passé plusieurs mois en prison à Izmir, ville où elle résidait alors. Elle nous reçoit dans un café de sa ville d’adoption, Delémont, où elle s’est établie lorsqu’elle a obtenu l’asile politique. L’ancienne journaliste et coprésidente à Izmir du principal parti pro-kurde, le HDP, ne cache pas son émotion en évoquant les faits des derniers mois. Depuis le 6 janvier, jour où les violences se sont intensifiées à Alep et dans ses environs, elle dit avoir perdu le sommeil. «Mon cœur est avec la population du Rojava. J’ai reçu des images terribles depuis les zones de combats, je les ai relayées en faisant levier sur mes réseaux personnels pour que l’opinion publique soit informée et se mobilise.»
Cette nécessité est d’autant plus urgente à ses yeux que l’enjeu du conflit est double. Il y a bien sûr une dimension régionale, dans la lutte pour le contrôle du territoire. Mais elle pourrait rebondir à l’échelle internationale si rien n’était fait pour stopper l’offensive du HTS. Il faut le rappeler, le Rojava, avec ses nombreuses villes, jouit depuis plus de dix ans d’une autonomie qui a largement fait ses preuves. Basée sur un modèle de démocratie directe, représentant une population multiethnique et multireligieuse, l’Administration autonome démocratique du nord et de l’est de la Syrie (DAANES) est guidée à tous les niveaux décisionnels par des structures féminines autonomes. L’égalité des genres demeure une réalité inébranlable dans la gouvernance du Rojava, une ambition concrétisée par ce qu’on a appelé la «révolution des femmes». Ce régime vertueux est aujourd’hui en danger de mort. «Le modèle fondé par le peuple kurde est perçu comme dangereux par les Etats-Unis et surtout par la Turquie, qui y voit une menace à ses propres valeurs, celles d’un régime autoritaire», souligne Dilek Aykan.
A l’échelle internationale, le conflit que se livrent le HTS et les Forces démocratiques syriennes (FDS) est tout aussi préoccupant. «Aujourd’hui, on libère les ennemis d’hier, ceux de Daech et du Front Al-Nosra, insiste l’activiste. Il se trouve que le Rojava représente une frontière cruciale à défendre, qui sépare aujourd’hui les héritiers de Daech et d’Al-Nosra de l’Europe. Le Vieux-Continent a sans doute peur de l’arrivée d’une nouvelle vague de réfugiés, comme en 2015, mais il n’a pas compris que la meilleure façon de l’éviter est d’arrêter les hostilités en cours. Ce sont les guerres qui font fuir les populations, ne l’oublions pas. Nous avons toutes et tous une responsabilité morale envers les Kurdes du Rojava, qui ont été tout simplement héroïques dans la défense notamment de Kobané et d’autres villes et villages de la région en 2014 et 2015. L’Europe et l’Occident ne peuvent pas abandonner un peuple qui a sauvé en quelque sorte l’humanité.»
Un accord après les négociations
Pour l’heure, les négociations entamées sous l’égide de l’émissaire de l’administration Trump, Tom Barrack, n’ont rien amené de bon dans un premier temps, Ahmed al-Charaa ayant proposé de dissoudre les Forces démocratiques syriennes et de les intégrer dans l’armée régulière. Scénario sèchement écarté par le commandant général des FDS, Mazloum Abdi. «Une dissolution de nos troupes aurait laissé les Kurdes du Rojava sans protection, explique Dilek Aykan. Il aurait donc mis en danger toute la population de la DAANES.» Une voie plus acceptable a été trouvée à la fin du mois de janvier. Elle prévoit l’instauration d’un climat de non-conflit propre à prévenir tout danger de génocide. A Kobané, un gouverneur a été nommé selon les souhaits du FDS et dans d’autres régions, celles de Hassaké, Derik et Deir ez-Zor, la sécurité continue d’être assurée par les mêmes forces kurdes. Par ailleurs, il est prévu que des échanges de prisonniers aient lieu et que les Unités de protection des femmes (YPJ) conservent leur propre structure sans obligation d’intégration dans les corps militaires existants. Il est enfin à souligner que la figure politique kurde Abdullah Öcalan, fondateur du PKK, toujours détenu dans les prisons turques, a joué un rôle direct dans l’ensemble des négociations, avec la participation de médiateurs internationaux.
L’engagement de la militante pour la cause kurde n’est pas près de s’arrêter, même à distance, «parce que nous avons besoin d’un statut», clame-t-elle. D’autres combats personnels ont pris forme ces dernières années sous nos latitudes: celui du syndicalisme, par exemple, vécu chez Unia Transjurane et au sein du comité central de l’organisation. Et à l’avenir, un autre encore est appelé à se développer: «Je vais sans doute m’engager dans la protection de la population migrante, parce que je suis une femme, féministe, kurde et migrante.» Les cours qu’elle suit depuis deux ans à la Haute école de travail social de Fribourg lui donnent déjà les armes pour cette autre lutte.