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La virtuosité d’une artisane à l’œil aiguisé

Marina Buckel
Olivier Vogelsang

Marina Buckel à l’œuvre dans son atelier de Perly (Genève), où elle perpétue une tradition familiale vieille de quatre générations. 

Dépositaire d’un savoir-faire ancestral, Marina Buckel façonne en verre soufflé des prothèses oculaires au raffinement stupéfiant. Reportage.

C’est un immeuble modeste et sans grand attrait, placé au bord d’un axe routier à la circulation dense, depuis lequel on aperçoit au loin la ville de Genève. En franchissant son seuil, on croise des enseignes de cabinets médicaux et paramédicaux de toute sorte. Dans ce décor somme toute ordinaire, rien ne dit aux visiteurs que s’y niche également un espace où prend forme tous les jours un savoir-faire ancestral, relevant à la fois de l’art, de l’artisanat et de l’action thérapeutique. C’est ici, sur la commune de Perly, que Marina Buckel perpétue des gestes transmis depuis quatre générations au sein de la famille. Oculariste de son métier, la jeune quadragénaire façonne des prothèses oculaires en verre soufflé qui séduisent notamment par la qualité époustouflante de leur vraisemblance.

Un simple regard porté sur les échantillons conservés dans des boîtes spécialement conçues vous confronte immédiatement à la perfection du rendu. De la pupille à l’iris, de la sclérotique – partie blanche du globe oculaire – aux vaisseaux sanguins, tous ces yeux vous regardent et vous désarçonnent, comme si, derrière chacun d’entre eux, se cachait une véritable âme. Reproduire à l’identique un œil sain pour remplacer son frère malade ou disparu, c’est le tour de magie qui se répète dans cet atelier pas comme les autres, sur une table de travail en bois aux dimensions ramassées. Marina Buckel y évolue en solitaire depuis le départ à la retraite de son père, il y a quatre ans. Formée à ses côtés durant sept ans, elle enchaîne désormais les gestes avec l’assurance des vétérans. A travers elle – et aussi sa sœur Milena, qui exerce le même métier en Valais – la chaîne des ocularistes a acquis deux maillons solides. 

«En Suisse, on ne compte que deux familles actives dans les prothèses en verre, note l’hôte. Et on pourrait dire que la nôtre a prolongé la tradition presque par défaut. Mon grand-père voulait faire des études d’architecture mais la Seconde Guerre mondiale l’a détourné de cette vocation. Mon père, lui, se dirigeait vers les arts du cirque mais il a été stoppé par une blessure. Quant à moi, je suis passée par un bachelor artistique en communication visuelle. Puis, en réfléchissant à la suite que je voulais donner à ma vie, je me suis dit que j’avais sous le nez un super métier, qui m’assurait une certaine indépendance et qui offrait une dimension artistique. Alors, je m’y suis mise et je n’ai jamais regretté ce choix.» 

Du chaos à la beauté

Avant de s’asseoir face à la flamme bleutée du bec Bunsen, l’oculariste détaille avec un enthousiasme contagieux les démarches qui précèdent et accompagnent la fabrication d’une prothèse. Tout ce qui sort de ses mains est bien évidemment du sur-mesure. La cavité oculaire, tout comme la couleur de l’iris, présentant des dimensions et des traits distinctifs propres à chaque individu, les innombrables échantillons à disposition permettent de fixer ces paramètres pour chaque patient. La suite? On pourrait croire qu’elle requiert des jours de travail affiné avant d’obtenir ce qu’il faut. En réalité, tout se joue en une heure et demie à peine, durant laquelle il faut avancer vite et bien, dans un effort de concentration très exigeant. «Je me sers tout d’abord d’un matériel spécifique produit par une seule et unique fabrique se trouvant en Allemagne. D’habitude, le verre fond à 1200 degrés, celui que j’emploie le fait à 800 degrés.» Passé sur la flamme, tourné sans cesse sur son axe par les mouvements des pouces et des index, ce tube étroit finit lentement par former en son milieu une sphère, sous l’impulsion du souffle de l’artisane, induit à travers un fin tuyau en plastique. Le bulbe est donc là, comme une matrice. «La manière dont je chauffe cette partie va déterminer l’intensité de sa blancheur. Celle-ci est plus nette auprès des jeunes et plus transparente chez les personnes âgées. En aucun cas je ne dois arrêter de placer le verre sur la flamme et de souffler, je risquerais autrement de casser le verre.» 

Une fois la forme obtenue, démarre la deuxième étape: il faut alors passer au coloriage. Celui-ci se fait à l’aide de fines barres pigmentées, que Marina Buckel passe à la flamme avant de déposer les couches. C’est une base correspondant à la couleur de l’iris (bleu, vert, marron…), tout d’abord, sur laquelle sont posés les détails, en torsadant d’autres barrettes. Une touche de rouge, placée avec des filaments longs et fragiles, donne vie aux vaisseaux sanguins. Il y a enfin la touche de noir au centre, égale pour tous, qui définit la pupille. Travaillée avec méticulosité, cette superposition d’éléments, qu’on croirait au premier abord chaotique, acquiert une cohérence et une grande beauté au fil des mouvements. La pose sur le tout d’une couche transparente – la cornée – finit par unifier et donner de la profondeur à l’objet. Un dernier geste s’impose alors: la sphère est coupée en deux et la partie avec la pupille est adaptée selon les données propres au patient.

Alléger une peine

La prothèse en verre est en concurrence avec celle en résine. La première affiche, certes, une fragilité que n’a pas la seconde, mais elle offre des atouts décisifs. «Elle est biocompatible et donc, très bien supportée par le corps. Elle présente aussi une meilleure mouillabilité. En d’autres termes, le liquide lacrymal se distribue de manière idéale sur l’orbite.» Quant à sa durée de vie, elle est d’environ deux ans contre les cinq de la prothèse en résine. Mais au final, le prix des deux s’égalise presque: environ 750 francs pour le verre et 3500 pour la résine. «J’ajouterais que les prothèses sont remboursées par l’assurance maladie.» Quant à l’entretien des objets, il est d’une grande simplicité: un passage à l’eau chaude et quelques gouttes de sérum physiologique suffisent à l’affaire. «En réalité, cela dépend des patients, de la qualité de leur liquide lacrymal. Certains n’ont pas besoin de passer par cette opération, d’autres le font seuls, d’autres encore viennent ici parce qu’ils ne sont pas à l’aise avec cette manipulation.»

Qui sont précisément les clients de Marina Buckel? «Il y a des personnes qui ont subi un accident ou qui ont connu une maladie comme le rétinoblastome, diagnostiqué heureusement de plus en plus tôt, surtout chez l’enfant. Il y a enfin ceux qui ont été opérés et pour qui cela s’est mal passé.» Entre ces catégories, pour qui la perte d’un œil est souvent traumatique, se faufilent encore les requêtes spéciales. Certaines sont particulièrement savoureuses: «J’ai eu une dame de 80 ans qui a décidé un jour qu’elle voulait des yeux vairons. Un autre patient, qui allait participer à un jeu de rôle, m’a demandé de réaliser un œil tout noir et un autre tout blanc. Ce genre de cas sont rares, la plupart des patients n’a pas envie que la prothèse soit visible à l’extérieur.» En cela, Marina Buckel est, certes, une artisane hors pair, mais elle se fond également dans le rôle de thérapeute qui écoute le malheur de celles et ceux qui ont perdu un œil et qui, avec son art, allège cette peine. 

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