Aller au contenu principal
Menu

Thèmes

Rubriques

abonnement

«La ZAD s’inscrit dans une histoire des luttes»

Cabane dans la ZAD
©Nora Rupp

L'exposition est ouverte jusqu’au 6 décembre à la Ferme des Tilleuls, à Renens.

L’exposition de la photographe Nora Rupp offre une plongée dans la lutte inspirante de la ZAD de la colline du Mormont. A voir absolument à la Ferme des Tilleuls à Renens.

«La joie résistera!» Un titre évocateur, émancipateur et combattif, telle une ode à un autre monde possible. Fruit d’un travail collectif avec d’anciens zadistes et une équipe curatoriale, l’exposition de la photographe Nora Rupp fait écho à la créativité quotidienne et au combat écologique vécu dans la zone à défendre (ZAD) de la colline du Mormont à Eclépens. D’octobre 2020 à mars 2021, des activistes ont tenté de freiner l’appétit du cimentier Holcim qui ronge ce lieu celte sacré, écrin d’une riche biodiversité parsemé d’orchidées sauvages. Pendant 165 jours d’occupation, le noyau de base d’une trentaine d’âmes rebelles a été rejoint par des centaines de personnes. 

Nora Rupp s’y rend pour la première fois à la demande d’un journal zurichois. Ce sera son unique mandat sur le sujet et le début d’une histoire d’amour pour ce lieu d’expérimentations. «Les liens de confiance étaient toujours à refaire, car il y avait sans cesse de nouvelles personnes réticentes à être photographiées», se souvient-elle, impressionnante de persévérance et d’engagement. Suivront quelque 15 000 photos, avec pour seule envie de laisser une trace, sans imaginer qu’émergeraient, cinq ans plus tard, un très beau livre et une exposition collective passionnante. 

Une exposition tournée vers le futur

En ce dimanche de visite guidée à la Ferme des Tilleuls, à Renens, elle raconte cette histoire particulière et universelle à la fois. En commençant par la fin. Dans l’escalier de la vénérable bâtisse, on découvre 93 portraits masqués de zadistes tenant une pancarte mentionnant leur peine (à la suite de l’expulsion) et les motifs détournés d’inculpation, comme: «Deux mois de prison pour avoir rêvé d’un autre monde»; «1700 francs d’amende pour avoir créé un espace vivant, bienveillant et solidaire», etc. «Cette campagne a été menée au moment des procès, pour récolter des fonds afin de payer les amendes», souligne la photographe aux visiteuses et aux visiteurs venus nombreux, tout en précisant que la plupart des activistes ont finalement été acquittés, même si une trentaine d’amendes devront finalement être payées.

«Plus largement, cette exposition parle de la répression en général, de la violence d’Etat envers celles et ceux qui se soulèvent contre le capitalisme, système qui oppresse le vivant. Elle s’inscrit dans une histoire des luttes et doit inspirer d’autres combats. Nous essayons d’éviter la nostalgie», explique Nora Rupp, tout en déroulant le fil de l’exposition: les procès, la brutalité de l’expulsion, le quotidien de la vie en communauté, les moments hors du temps comme une «mégateuf avant la fin du monde» ou un puissant rassemblement écoféministe. «La joie traverse les luttes, casse les codes, permet de se donner de la puissance», estime l’artiste.

Des sons aussi

La carrière d’Holcim n’a droit qu’à une seule photo, dans un coin. Ce choix revendiqué de ne pas lui laisser de place prend ici le contre-pied de son extension sur le terrain. Une pièce est dévolue au 30 mars 2021. On peut y écouter des enregistrements de Zadio Rad – radio diffusée en direct pendant l’expulsion –, des chants militants et des slogans, ainsi que des tirs violents de la police venue en force: 600 policiers, armes, gaz lacrymogènes, motos, hélicoptères, blindés, canons à eau, pelles mécaniques pour détruire les barricades et les cabanes… 

Une projection retrace six mois de vie, accentuant encore le caractère immersif de l’exposition. Une salle invite à fouler un sol caillouteux; une autre présente des portraits anonymisés grâce à un subtil tissage des photographies imprimées sur du lin. Au milieu, deux filets convergent. «La ZAD est une maille dans la longue histoire des luttes anticapitalistes», ajoute Nora Rupp, qui présente aussi, dans ce sens, un long plan fixe du «Carnaval populaire et déter» lausannois de mars 2026. «On voit les gens déguisés défiler comme une rivière, rappelant que les luttes actuelles se nourrissent des précédentes et y répondent», image-t-elle. A côté, quelque 140 fanzines de lutte «pour un monde meilleur» pour toutes et tous sont généreusement offerts.

Et après?

Comme pour beaucoup de zadistes, Nora Rupp souligne qu’il y a eu un avant et un après ZAD. Personne n’en est sorti indemne. Un champ de réflexion reste ouvert: comment habite-t-on le monde avec un autre rapport aux plantes, aux animaux, aux lieux? Comment vit-on collectivement sans hiérarchie, sans oppression? Comment continue-t-on de s’engager lorsqu’on a perdu une bataille? 

Pour mémoire, l’initiative populaire «Sauvons le Mormont», déposée avec plus de 13 000 signatures en 2022, a été rejetée dans les urnes au profit du contre-projet édulcoré du Conseil d’Etat. «Reste que la ZAD a permis un débat public sur l’utilisation du béton et la destruction des écosystèmes, et donc sur notre système néolibéral», estime Nora Rupp. Comme l’écrivent les zadistes Blé et Lumen (qui signent de leur pseudo), la ZAD de la colline est la mère de nombreuses luttes qui ont suivi: au Quartier libre de Clendy à Yverdon-les-Bains contre la gentrification, dans les jardins de la Haute école de travail social et de la santé à Lausanne pour défendre le droit au logement, au Bois de Ballens et à Vufflens-la-Ville contre de futures gravières, à la Pontareuse à Boudry pour communaliser des terres inutilisées, à l’Université de Lausanne pour imposer le boycott académique des institutions rattachées à l’Etat d’Israël, dans les squats, dans les manifestations, dans le Carnaval, dans les tables rondes, etc. Et de confier que le souvenir de la ZAD leur donne l’élan de «construire une société où toutes les vies se valent», de «créer de nouveaux collectifs joyeux et téméraires» et de «renoncer au désespoir pour retrouver la force de faire ensemble».

Jusqu’au 6 décembre, exposition à la Ferme des Tilleuls (rue de Lausanne 52, Renens), du mardi au dimanche, de 11h à 18h.

La joie résistera!, Nora Rupp, Editions Haus am Gern, 2026.

A lire aussi, l’ouvrage collectif: Orchidées contre béton armé: Mémoires de la ZAD de la Colline, Editions d’en bas, 2023.

Pour aller plus loin

Christophe Gallaz, tout un monde dans ses chroniques

Portrait de Christophe Gallaz

Les écrits sélectionnés et publiés par la maison Antipodes établissent le portrait en creux d’une figure romande qui n’a jamais perdu de son mordant.

L’immigration d’Italie, et d’ailleurs, sur grand écran

Manifestation de travailleurs saisonniers.

Dans son nouveau documentaire, le réalisateur Samir plonge dans l’histoire de la classe ouvrière immigrée de l’après-guerre à nos jours, sans oublier le rôle des syndicats.

L’intégration, ce parcours de la combattante

Image du film.

Le film Naima relate l’histoire d’une mère vénézuélienne immigrée en Suisse, qui lutte pour se faire une place dans notre pays, entre espoir et souffrance.

Le Festival du Film Vert fête ses 20 ans

affiche

Pionnier en la matière, le Festival du Film Vert propose, depuis 2006 déjà, des projections de films écologiques et sociaux. Cette année, plus de 90 documentaires, dans 118 lieux...