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Des émotions à fleur de cheveux

Portrait Stéphane Antille
©Thierry Porchet

Des perruques pour toutes les têtes et tous les goûts. Stéphane Antille apprécie aussi bien l’aspect humain que technique de son métier.

Perruquier largement engagé dans le domaine médical, Stéphane Antille exerce un métier rare nécessitant des compétences en coiffure, couture et psychologie. Tête-à-tête dans son institut genevois.

Regards de cire, expressions lisses, impassibles: alignées sur des étagères, des centaines de têtes de mannequin hantent l’institut. Etrange et répétitive galerie de visages que seule une large variété de coiffures distingue. Crinières rousses, blondes, noires ou châtain… Coupes courtes ou longues… Cheveux raides, frisés ou bouclés… Allures romantiques, garçonnes ou strictes… les rangées de modèles féminins et masculins déclinent les innombrables possibilités de perruques réalisées sur mesure ou prêtes à porter proposées par l’enseigne Michel. Une marque existant depuis 1952. Et un prénom qui aura accompagné trois générations de perruquiers. Stéphane Antille a repris l’institut de son père, qui avait lui-même succédé à son propre père.

Dans la ville du bout du lac, isolé derrière une structure de bois ajourée, le patron de 45 ans s’affaire au «défeutrage» d’une chevelure en fibres de bambou. Usure et friction expliquent l’opération de lissage qu’il effectue à la vapeur d’eau. Mèche après mèche, l’homme rend à la prothèse capillaire son aspect d’origine. Sa propriétaire patiente dans une cabine d’essayage en attendant son retour et les derniers gestes d’ajustement. «Nous ne sommes que trois ou quatre à exercer ce métier en Suisse. J’apprécie particulièrement sa diversité, la complexité des coupes et l’aspect humain», souligne Stéphane Antille qui, au bénéfice d’un CFC de coiffeur, a appris les spécificités de son activité sur le tas, dans sa famille et avec les employés d’alors. «Enfant déjà, je courais dans la boutique de mon grand-père», sourit le passionné. Lauréat du prix d’artisanat 2023, l’homme gère deux commerces – le second se trouve à Lausanne – et réalise essentiellement des perruques médicales.

Tact et sens de l’écoute

«Les 80% de ma clientèle sont atteints dans leur santé.» Grands brûlés, patients sous chimiothérapie, personnes victimes de chocs émotionnels, de pelade, chirurgie à la tête entraînant un rasage ou encore souffrant de trichotillomanie (arrachage compulsif de poils): autant de causes de pertes de cheveux et de recours à des artifices. Des situations douloureuses qui exigent du perruquier et de son équipe tact, écoute empathique, voire mots de réconfort. «Certaines personnes s’écroulent en racontant leur histoire. Quand j’ai commencé ce métier, je pleurais souvent avec elles. Et c’était encore pire quand il s’agissait d’enfants. Avec le temps, on arrive à faire la part des choses», note l’artisan, soulignant la charge émotionnelle des échanges. Et détaillant le protocole mis en place. «Lors du premier contact, aucune prothèse capillaire n’est testée. Nous faisons connaissance avec l’interlocuteur, identifions ses attentes et l’informons des étapes futures», explique Stéphane Antille, montrant les trois espaces réservés aux entretiens et, dans un second temps, aux essayages. Des cabines offrant discrétion et intimité. «Dans la mesure du possible, j’invite les malades – dont nombre de femmes souffrant d’un cancer du sein – à prendre rendez-vous avec l’institut avant le début des traitements. Je peux ainsi mieux tenir compte de leur coupe actuelle.»

«On nous remercie quotidiennement. Rien que de l’évoquer, j’ai des frissons»
Stéphane Antille, perruquier

Si le déplacement s’avère impossible, le spécialiste se rend directement au chevet du patient. «J’effectue quasiment tous les jours des visites dans des hôpitaux. Je vais aussi dans des EMS ou à domicile.» Le perruquier propose ensuite au moins trois coiffures distinctes. L’une semblable à l’originale, l’autre présentant une couleur différente – une variation potentiellement bienvenue pour rehausser le teint du malade – et une troisième carrément différente. La dernière entrevue passe souvent par la tonte, mais jamais devant le miroir pour atténuer le choc, avant l’ajustement de la coiffure et les réactions du bénéficiaire avec et sans sa prothèse. Un processus humainement remuant mais aussi gratifiant pour Stéphane Antille et ses collaborateurs.

Frissons à la clé

«On nous remercie quotidiennement. Rien que de l’évoquer, j’ai des frissons», note le sensible quadragénaire, estimant que 50% de la guérison passe par la capacité des malades à se retrouver, à bénéficier d’une meilleure image et estime d’eux-mêmes. «Sociale, la pratique se révèle aussi technique avec la fabrication des prothèses capillaires», enchaîne Stéphane Antille, terminant, dé de protection au doigt, un travail de couture visant à resserrer le tour de tête de la perruque en réparation. Cette activité finie, le manuel se tourne vers une autre tâche. Et, crochet à la main, poursuit l’implantation de cheveux sur une trame de tulle transparente très fine. Une opération minutieuse, nœud après nœud, qui peut également s’effectuer avec un poinçon ou une machine selon le résultat visé.

Stéphane Antille dévoile encore dans l’arrière-boutique un large stock de cheveux. «Ils proviennent essentiellement d’Asie – Inde en tête –, du Brésil et des Etats-Unis. Les versions européennes sont souvent de moins bonne qualité et plus chères.» Les perruques sont soit réalisées avec des cheveux naturels soit avec des fibres végétales, synthétiques ou mixtes. Chaque option présente des avantages et des inconvénients en termes de coût, de texture, de poids, de coiffure et d’entretien. La fabrication d’une perruque dure environ une semaine. Et nécessite la prise en compte de plusieurs facteurs: tour et forme de tête, de nuque, risque d’irritations, de transpiration accrue lors de chimiothérapies provoquant des bouffées de chaleur, facilités de coiffage… Quant au prix, il oscille entre 400 francs et 2000 francs et plus. «L’assurance invalidité ou celle complémentaire remboursent entièrement ou partiellement les frais liés aux chevelures médicales. Nous nous chargeons des démarches administratives.»

Séduire à tous les âges

Sur une note plus légère, l’enseigne Michel compte également une clientèle uniquement guidée par des critères esthétiques. Employée de la boutique, Ivana pose ce jour-là des bigoudis sur un toupet poivre et sel en fibre végétale ajouté dans cette optique. «Il faut effectuer la mise en pli tous les deux mois. C’est un complément capillaire pour un monsieur d’un certain âge soucieux de rester séduisant», sourit la jeune femme, passionnée elle aussi par son travail et ses multiples facettes. D’autres motifs conduisent des particuliers à pousser la porte du magasin: un changement de sexe, un événement festif, le désir d’être toujours bien coiffé sans devoir consacrer du temps à ce but, une envie de se travestir… Certaines demandes restent enracinées dans la mémoire du sympathique et intarissable artisan, comme celle d’un couple fréquentant autrefois régulièrement le commerce. «Le mari portait un toupet, son épouse une perruque. Chacun l’avait caché à l’autre. Vingt ans durant, nous avons dû jongler avec les rendez-vous pour éviter qu’ils ne se croisent dans le magasin.» Autre anecdote marquante: l’achat d’une perruque par une personnalité de passage à Genève désireuse de déambuler incognito. Un anonymat respecté aujourd’hui encore. Stéphane Antille signale également la visite, chaque deux à trois ans, de la police judiciaire en vue de renouveler son stock de prothèses capillaires. Facilité de pose, tenue impeccable et adéquation avec la physionomie des visages dictent le choix des accessoires qui serviront aux filatures. De quoi, peut-être, donner des cheveux blancs aux malfrats…

Perruques solidaires

L’incendie de Crans-Montana le 1er janvier dernier à l’origine de la mort de 41 jeunes et de 115 blessés a trouvé une résonance particulière à l’institut, partie prenante à différents niveaux de l’élan de soutien aux victimes qui l’a suivi. L’entreprise a reçu un grand nombre de cheveux et en reçoit aujourd’hui encore. Des dons qu’elle transfère à l’Association Crans-Montana Solidarité chargée de leur redistribution.

L’opération «Perruques vertes» se base, elle, sur le retour de prothèses capillaires à la suite de décès ou d’abandon d’utilisation, au terme de traitements médicaux par exemple. Après nettoyage et régénération, l’enseigne remet ces accessoires à des organismes qui en font cadeau à des personnes dans le besoin.

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