«Je suis resté un grand gamin»
«J’aurais dû être pilote», lance Marcel Béguelin qui nourrit une véritable passion pour les avions.
Depuis plus d’un demi-siècle, Marcel Béguelin fabrique des jouets en bois. Incursion dans l’atelier d’un infatigable bricoleur dont l’imagination se pare le plus souvent d’ailes et de roues.
Un escalier étroit et raide mène sous les combles, dans l’atelier de Marcel Béguelin, à Baulmes, en terre vaudoise. Un vaste espace largement rétréci par un singulier bric-à-brac. Dans cet antre baigné en ce jour printanier d’une chaude lumière sommeillent, pêle-mêle, d’hétéroclites gammes de jouets en bois. Des avions de différents types, dont plusieurs Pilatus Porter et des hélicoptères, sont cloués au sol ou suspendus à des poutres. Des chats colorés quittent l’obscurité d’armoires pour poser leur regard moustachu sur les visiteurs. Des bus scolaires aux têtes d’écoliers dessinées derrière des fenêtres factices côtoient sur des étagères bondées des tracteurs et des bobs. Des surfaces de travail disparaissent sous la variété des idées en phase de concrétisation. La collection dévoilée, robuste, aux lignes brutes et d’une simplicité touchante révèle l’univers enfantin, rêveur et farfelu de l’infatigable bricoleur de 81 ans. La plupart des objets sont montés sur des roues «pour faire plaisir aux enfants qui aiment le mouvement». Une mobilité un peu hachée en raison de roues artisanales irrégulières, «tordues comme la vie, qui toutefois ne se bloque pas». «On m’en a donné de parfaites, mais je préfère les miennes», sourit l’homme, présentant quelques prototypes avant de continuer la visite.
Solidarité avec les ouvriers
Cheveux blancs en bataille, un petit air lointain de professeur Tournesol, Marcel Béguelin passe d’un jouet à l’autre, ravi de partager sa passion. Et semble lui-même surpris par l’étendue et la diversité de sa production. «C’est fou!» répète-t-il à plusieurs reprises, de la satisfaction dans la voix, exhumant de «cachettes» d’autres trésors. Dont une série d’avions comprenant un Concorde et un hydravion. «J’aurais dû être pilote», s’exclame l’artisan, qui conserve dans un carton un ancien casque d’aviateur et des lunettes d’époque. Un déguisement qu’il prête aux enfants pour leurs jeux et leurs photos. Il s’arrête encore devant une réplique de l’US Air Force, soupirant en raison de l’actualité que lui évoque l’objet.
«J’ai aussi fait des choses en lien avec Unia durant le Covid», souligne, changeant de registre, le passionné, montrant diverses machines de chantier, une grue et un bâtiment au nom du syndicat. Un arrangement que ce fils de socialiste a, à l’époque, installé à l’extérieur, en bord de route, en signe de solidarité avec les maçons contraints de poursuivre le travail en dépit des risques. La pandémie lui a aussi inspiré la modélisation, à sa sauce, de bateaux réfrigérés chargés de vaccins accostant dans le port de Bâle.
Des bois avec un vécu
Marcel Béguelin présente ensuite un engin qu’on peine à identifier. Et pour cause. Il ne ressemble à rien de connu. Le créatif l’a imaginé, à la demande d’une connaissance. «C’est une machine à déminer. L’homme qui m’a passé cette commande envisageait de mener un projet humanitaire au Cambodge, il y a plus d’une vingtaine d’années mais, malade, il a abandonné», explique l’octogénaire, qui utilise essentiellement du bois d’arbres fruitiers ou du chêne. «De la récupération avant tout, précise-t-il. J’aime le bois qui a déjà un vécu, une histoire et ça évite qu’il termine dans une cheminée.» L’autodidacte note encore n’employer que deux outils: une scie sauteuse et une perceuse. Tout en soulignant le fait que l’atelier servait jadis de scierie consacrée à la fabrication de boîtes à cigares. «Je continue ainsi à la faire vivre.»
Inventif, l’homme a aussi réalisé des calendriers de l’Avent en papier cartonné qui débute un 6 décembre en souvenir de son enfance. «Gamins, nous devions, la veille, échapper à la verge des pères fouettards avant d’avoir droit à la visite du gentil saint Nicolas.» Ses calendriers à lui s’ouvrent sur d’insolites scènes dessinées: un sac à dos luge, des souliers chasse-neige, un cirque entouré de caravanes... Autant d’images issues de son imagination débordante qui ont trouvé un nouveau support, comme celles qu’il se plaît à peindre sur des bouts de bois quand le grand froid l’empêche de gagner son atelier. C’est alors une pièce de sa maison, non moins bondée, qui sert ses desseins. Pinceau à la main, l’homme montre la planche qu’il est en train d’orner. Et confie rire tout seul en esquissant des personnages inspirés par son entourage.
D’abord pour ses enfants
Né dans le canton de Zurich, Marcel Béguelin – un nom francophone qui s’explique par les l’origine de son grand-père paternel, de Courtelary – a effectué une formation de dessinateur de machines. L’homme entame sa carrière professionnelle à l’usine SIG fabriquant notamment des wagons de chemin de fer. Puis, il s’installe en terre romande – où il trouve l’existence plus douce – et, en 1984, à Baulmes. La vie l’amène à changer plusieurs fois d’employeurs et à exercer différents métiers. Il passe notamment par la société Bolex où il dessine des pièces de caméras, œuvre un temps comme aide-jardinier, contribue à la remise en valeur de voies antiques, connaît quelques années de chômage avant d’entrer à l’Office fédéral de la statistique à l’âge de 55 ans, où il reste jusqu’à sa retraite.
Père de deux enfants, l’homme a commencé à créer des jouets à leur naissance. Pour leur faire plaisir, puis aussi pour leurs camarades. Le bricoleur souligne encore aimer le football. Ancien joueur puis entraîneur, il aurait volontiers, dit-il, exploité davantage cet amour du ballon rond. Et, en tant que fils unique d’ouvriers, confie par ailleurs avoir souffert de n’avoir pas eu de frères et sœurs.
Bobs à l’arrêt
«Si j’avais des jouets? Quelques-uns. Mais mes parents travaillaient tous deux à l’usine. Ils n’étaient pas riches. Je m’amusais surtout dans la forêt.» Un goût du sport et du grand air qui l’accompagne toujours. L’octogénaire note fièrement assumer aujourd’hui encore le rôle de guide sur des antiques voies, en particulier la via Salina.
Sa passion pour la création d’articles en bois n’ayant pas pris une ride, Marcel Béguelin continue de réaliser des jouets qu’il offre à des gosses de passage ou à des crèches. «Les mamans s’arrêtent volontiers avec leurs enfants. Mais pas les papas. Ils pensent qu’ils peuvent aussi fabriquer ces objets, mais ils ne le font pas», rigole l’homme au bon cœur à l’accent mâtiné de pointes alémaniques. De son côté, il admet «être resté un grand gamin». Mais il jure avoir renoncé depuis bien des hivers déjà à faire glisser les bobs qu’il a conçus sur la route devant sa maison qu’il arrosait au préalable dans l’espoir qu’elle gèle. Histoire de préserver des relations de bon voisinage.