Une vidéo de Olivier Vogelsang.
Un militant qui a de la bouteille
Au début, Hubert Suchet se méfiait des syndicats. Aujourd’hui, il regrette que les gens n’y viennent que quand ils ont des problèmes.
La retraite? Même pas peur! Hubert Suchet ne fait pas partie de ces gens qui angoissent à l’idée de passer le cap. Au contraire, il serait plutôt du genre à cocher les jours qui lui restent à tirer jusqu’à juin prochain, quand l’heure sera venue pour lui de prendre un repos bien mérité. Cela après vingt-sept années de bons et loyaux services à l’usine d’Henniez, où il est délégué syndical depuis des lustres. Avec ses quatre enfants et ses six petits-enfants, il aura déjà largement de quoi s’occuper. Et puis, il se réjouit d’avoir plus de temps à consacrer à la passion qu’il s’est découverte, depuis deux ans, pour la gravure et la découpe sur bois, dans l’atelier qu’il a aménagé à côté de sa maison, dans le village de Frasses.
Ce jovial Broyard éprouverait peut-être davantage de regrets si l’entreprise familiale d’Henniez n’avait pas été rachetée il y a près de dix-huit ans par Nestlé Waters. Quand la fabrique bien connue des amateurs d’eau minérale romande est entrée dans le giron du géant de l’agroalimentaire, ça n’a plus été la même chose. «C’est devenu un travail purement alimentaire, avoue Hubert Suchet. Et aujourd’hui, on ne sait pas trop où on va, depuis qu’ils cherchent un investisseur partenaire...»
Une autre culture d’entreprise
«Avant l’arrivée de Nestlé Waters, on était un peu nos propres patrons dans la ligne de production où je travaillais, raconte-t-il. Les collègues nous surnommaient d’ailleurs “les barons de la ligne 4”, se remémore-t-il. Tant que les résultats étaient là, la direction d’Henniez nous fichait une paix royale.» Puis, la multinationale veveysanne est arrivée avec ses grands sabots... «Ils ont voulu faire à leur manière, et ça nous a pas mal chamboulés. Au début, je n’arrivais pas à me mettre dans le moule et j’ai fait un burn-out.»
Cet épuisement était aussi le résultat des nombreuses années passées à faire les trois-huit dans l’usine. «On change d’horaire chaque semaine, explique-t-il. Une semaine, on travaille de 22h à 6h, la suivante de 14h à 22h, puis de 6h à 14h, et on recommence. J’aimais bien, ça me laissait une certaine liberté pour faire du jardinage et bricoler. Mais à la longue, c’est usant.»
Paradoxalement, c’est Nestlé Waters qui a poussé Hubert Suchet dans les bras d’Unia. «Avant, je n’avais pas une bonne image des syndicats. Comme beaucoup de gens, je pensais que c’étaient les fainéants qui y adhéraient, rigole-t-il. Mais lors du rachat d’Henniez, une équipe d’Unia, menée par Aldo Ferrari, est venue nous voir. Je me suis alors syndiqué et je suis assez vite entré à la commission du personnel. C’était un peu par curiosité, pour avoir accès aux informations de la direction.»
Depuis lors, il a toujours gardé cette casquette de représentant du personnel. «Nous avons réussi à mettre en place un salaire minimum, qui est renégocié régulièrement, ainsi qu’un supplément en cas de changements d’horaire de dernière minute. De plus, nous avons une très bonne caisse de pension et d’autres avantages sociaux.»
Le délégué syndical se félicite d’être parvenu à établir un dialogue empreint de respect mutuel avec la hiérarchie. «Le fait que j’aie moi-même été patron d’une entreprise me permet de comprendre certaines contraintes.»
Du fromage à l’eau minérale
Car avant d’entrer chez Henniez, en 1999, Hubert Suchet a longtemps mené une tout autre carrière. Ayant suivi un apprentissage de fromager dans la région de Châtel-Saint-Denis, puis un autre de laitier à Estavayer-le-Lac – où il rencontre sa future femme – il est employé pendant une décennie dans l’industrie laitière. Il se met ensuite à son compte durant sept ans, tenant une épicerie-fromagerie à Estavayer-le-Lac, mais la concurrence de Migros, qui s’installe dans le coin, l’oblige à jeter l’éponge.
Il retourne alors quelque temps dans l’industrie laitière, jusqu’au jour où, avec un collègue, ils tombent sur une offre d’emploi d’une grosse entreprise de la Broye, qui recrute des gens ayant de l’expérience dans la stérilisation. «On a tout de suite compris qu’il s’agissait d’Henniez. Et comme ça sentait le roussi où on travaillait, chez Swiss Dairy Food, qui a d’ailleurs fait faillite par la suite, on est partis.»
Une fois retraité, ce militant de longue date ne compte pas couper les ponts avec Unia, histoire de rester en contact avec les collègues, et de continuer à défendre les droits des travailleurs. «Les gens ne comprennent plus la nécessité de se syndiquer, ils ne viennent que quand ils ont un problème. Mais nos droits et nos conventions collectives ne sont pas tombés du ciel. Les anciens se sont battus pour les obtenir.»