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Quand le technofascisme infiltre les cercles du pouvoir

conférence technofascisme
© Aline Andrey

La journaliste Nastasia Hadjadji, le philosophe Norman Ajari, et le géographe Antoine Dubiau lors de la table ronde qui s'est tenue fin avril au centre socioculturel Pôle Sud, à Lausanne.

Face à la puissance des géants de la tech, des spécialistes ont tiré la sonnette d’alarme à Lausanne.

Le technofascisme déploie sa toile. Face à ce péril, la coalition Stop Pillage, en opposition au sommet sur le négoce de matières premières à Lausanne fin avril, a invité deux spécialistes: Norman Ajari, philosophe, auteur de Technofascisme. Le nouveau rêve de la suprématie blanche, et Nastasia Hadjadji, journaliste et coautrice d’Apocalypse nerds: comment les technofascistes ont pris le pouvoir. Antoine Dubiau, auteur d’Ecofascismes, a introduit la table ronde intitulée «Fascisme et impérialisme: quelles affinités?» qui a attiré quelque 170 personnes au centre socioculturel Pôle Sud, à Lausanne, soulignant au passage que la captation des ressources des pays du Sud par ceux du Nord est l’un des pans de l’impérialisme, inhérent au capitalisme. 

En préambule, Nastasia Hadjadji rappelle que le secteur des technologies est l’un des plus puissants du monde: «Cette industrie a contribué à faire réélire Donald Trump et est le véhicule d'une idéologie techno-libertarienne radicale, avec des figures qui veulent déréguler la finance, démanteler l’Etat social, dans un processus de fascisation du capitalisme numérique.» Ce qui relève du fascisme historique, selon elle, c’est «le retour à des hiérarchies sociales, raciales, de genre, extrêmement verticales, et à un extractivisme et une domination impérialiste occidentale».

Norman Ajari souligne que d’une centaine de milliardaires dans les années 1980, nous sommes passés aujourd’hui à quelques milliers: «Cette concentration des capitaux, et donc du pouvoir, permet à quelques individus de rivaliser avec des Etats et de prétendre transformer la société de telle sorte qu’elle serve leurs intérêts.» Dit autrement, ils veulent gérer le monde comme leurs firmes. «Le fascisme du XXᵉ siècle avait adopté la forme parti et la forme Etat, le technofascisme adopte la forme entreprise, le lieu du despotisme, précise le philosophe. Jean Jaurès le disait déjà: la démocratie s'arrête à l'entrée de l'usine. C’est là, au fond, la substantifique moelle du technofascisme. S’y ajoute une dimension raciste et futuriste d’explosivité technologique.»

Un avenir inégal
Nastasia Hadjadji ajoute que «pour la pente réactionnaire de la Silicon Valley, l’accès à l’avenir est inégalitaire»: «D’un côté, une petite élite promise à un avenir radieux, grâce au transhumanisme; de l’autre, le reste de l’humanité, et surtout les populations du tiers-monde, les Noirs, les ouvriers pris dans un temps cyclique ou de la répétition, sans vraiment d’avenir.» La journaliste dénonce ce discours foncièrement «raciste, eugéniste et suprémaciste soutenu par des financiers, des entrepreneurs et des blogueurs». Norman Ajari donne pour exemple la société Palantir qui privatise l'Etat américain jusque dans sa fonction répressive. «Sur son site, elle se définit comme un logiciel d'aide à la décision à destination des Etats-Unis et ses alliés, précise-t-il. Pour cette société, Google est communiste, car la société travaille avec la Chine.»

Au technofascisme s’ajoute la montée de l'extrême droite, le fondamentalisme catholique et les dérives du néolibéralisme.
«Le pouvoir politique ne se mêlant pas d'économie, les capitaines d'industrie n'en font qu'à leur tête», s’insurge Norman Ajari. Face à cela, il plaide «pour un retour à des bonnes vieilles solutions issues du mouvement ouvrier, avec la socialisation des moyens de production». 
Vis-à-vis des investissements massifs dans les technologies d’intelligence artificielles (IA), il parie sur l’explosion de la bulle spéculative. Sauf que cela ne signifiera pas forcément sa fin. «Le but est de rendre l'IA finalement tellement hégémonique, tellement infiltrée dans les administrations, dans les entreprises… qu’elle devienne too big to fail», déplore-t-il.
Dès lors, Nastasia Hadjadji souligne l’importance de se questionner sur quelles techniques informatiques utiliser. Précisant l’importance de se distancier des groupes réactionnaires, elle conclut: «Refuser ces technologies est une posture politiquement et stratégiquement saine.» 

Du rôle des syndicats face à l’IA

Face à l’imposition de l’intelligence artificielle (IA) dans le monde du travail, Norman Ajari critique deux types de discours. «Ceux, apocalyptiques, où tous nos jobs vont être remplacés. Et ceux, au contraire, qui trouvent l'IA géniale.» Or, se référant à de nombreux sociologues, il estime que l'IA pourrait plutôt légitimer des licenciements dans les pays du Nord, pour les exporter dans les pays à faible coût du travail. «L'IA est un instrument de la dégradation avancée du travail, autant pour les cols blancs que les bleus, affirme le philosophe. Les syndicats – même s'ils sont affaiblis par toutes les forces du Capital – et les partis de gauche doivent être les lieux de la création d'un rapport de force vis-à-vis de ces technologies.» Surtout qu’à l’impact social de ces nouvelles technologies s’ajoute encore l’impact environnemental, en termes de besoins énergétiques et de matières premières... AA

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