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Plongée dans le passé colonial de la Suisse

Salle du musée avec photo montrant la récolte du cacao.
© Musée national suisse

Un parfait exemple de l'implication de la Suisse dans le colonialisme. Sur cette photo, on voit la récolte du cacao au Ghana pour la fabrication du fameux chocolat suisse.

A Prangins, le Musée national suisse explore le rôle qu’a joué notre pays dans une des pages les plus controversées de l’histoire européenne. Interview avec le co-commissaire Mathieu Péry.

C’est un chapitre de l’histoire suisse encore peu connu du grand public. S’il est vrai que notre pays n’en a jamais colonisé d’autres, contrairement à nos voisins européens, de nombreux ressortissants helvétiques n’en ont pas moins joué un rôle pas toujours glorieux durant cette période. Au Château de Prangins, le Musée national suisse présente l’exposition Colonialisme. Une Suisse impliquée, pour faire le tour de la question. Son co-commissaire, Matthieu Péry nous en parle.

 

On pense toujours que la Suisse n’a pas de passé colonial. Le but de cette exposition est-il de mettre fin à cette idée reçue?

Oui, absolument. Depuis quelques années, le passé colonial de la Suisse est connu au-delà des milieux académiques et militants. Mais ce que nous proposons, avec cette exposition qui est une adaptation de celle du Musée national de Zurich, c'est une vue d'ensemble. Ce qu’on constate, c’est qu’il y a une forte demande du public d'en savoir plus sur ce thème.

 

Cette forme de colonialisme, qui n’était pas étatique, est-elle comparable à celle des pays colonisateurs?

En fait, la Suisse s'est retrouvée impliquée dans presque tous les aspects du colonialisme. De nombreux Suisses ont ainsi été les bras armés des empires coloniaux. Il y avait par exemple 200 fonctionnaires suisses qui étaient au service de l'Etat indépendant du Congo, une colonie privée du roi des Belges Léopold II. Parmi les promoteurs de la colonisation, on trouvait des figures influentes suisses, comme le cofondateur du CICR, Gustave Moynier, qui a publié un mensuel intitulé L'Afrique, explorée et civilisée, et est même devenu consul de cet Etat du Congo belge.

 

Est-ce que des Suisses ont aussi été impliqués dans l’esclavage et la traite négrière?

Vers la fin du XVIIIe siècle et le début du XIXe, certaines industries, comme celle du textile, dans laquelle la Suisse s’était spécialisée, ont certainement été liées à l’esclavage. Des propriétaires de plantations suisses possédaient des esclaves, des familles fortunées détenaient des actions d’entreprises actives dans le commerce triangulaire. Mais on a aussi recensé environ 250 entreprises suisses ayant participé directement à la traite négrière, parfois en affrétant elles-mêmes des bateaux, à l’instar de la société Burckhardt, de Bâle. Les recherches ont permis d’établir qu’au moins 172 000 personnes ont ainsi été déportées par des entreprises suisses. Autour de 1815, par exemple, un navire de la famille Burckhardt transporte lors d’un voyage près de 500 personnes, dont la moitié sont des enfants. D’ailleurs, les produits manufacturés de l’industrie textile suisse ont été une des principales monnaies d’échange pour acheter des esclaves en Afrique.

Des individus et des entreprises se sont enrichis, ce qui a ensuite bénéficié de manière plus large à la collectivité. Par exemple à Neuchâtel, de grandes fortunes se sont bâties grâce au colonialisme et à l'esclavage, ce qui a donné lieu à des legs très importants pour la ville.
Mathieu Péry, co-commissaire de l'exposition

 

Peut-on dire que sans le colonialisme et l'esclavagisme, l’économie suisse ne serait pas tout à fait ce qu'elle est aujourd'hui?

Il n’y a pas d'étude à l'échelle du pays qui permette de répondre à cette question. Cela fait débat parmi les spécialistes et les historiens, en Suisse comme dans l'ensemble de l'Europe. Mais il est indéniable que des individus et des entreprises se sont enrichis, ce qui a ensuite bénéficié de manière plus large à la collectivité. Par exemple à Neuchâtel, de grandes fortunes se sont bâties grâce au colonialisme et à l'esclavage, ce qui a donné lieu à des legs très importants pour la ville.

 

Ce que montre aussi l’exposition, c’est que le mouvement colonialiste se fonde sur une idéologie raciste qui doit beaucoup à certains chercheurs suisses. 

Effectivement, il y a eu des figures majeures, des théoriciens et des universités, qui ont été particulièrement actifs dans ce qui s'appelait à l'époque l'anthropologie raciale. Certains sont assez connus aujourd’hui, comme Louis Agassiz, Carl Vogt ou Emile Yung. Ces scientifiques participent au développement et à la diffusion de théories racistes et suprémacistes, qui étaient déjà controversées à l’époque, mais qui ont reçu un accueil très favorable dans le sud des Etats-Unis, par exemple, où elles ont servi l'édifice ségrégationniste.

 

Certains Suisses se sont tristement illustrés dans l’entreprise coloniale. Pouvez-vous en donner un exemple?
Il y a le cas de Hans Christoffel, un Grison d'origine qui s'engage – comme à peu près 7600 Suisses entre 1815 et 1914 – dans l'armée coloniale néerlandaise, dont il est devenu l’un des officiers les plus décorés. Il était à la tête d'une unité qui a pratiqué une guerre contre-insurrectionnelle et a participé à des conquêtes territoriales dans l'archipel indonésien. Hans Christoffel s'illustre par des actions extrêmement violentes, qui visent de manière indiscriminée ou ciblée des populations civiles. L’exposition évoque entre autres un village entier, dont les habitants sont presque tous massacrés, y compris les enfants. 

Affiche de l'exposition

Colonialisme. Une Suisse impliquée, exposition au Musée national Suisse, Château de Prangins, jusqu’au 11 octobre. Renseignements ici

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