N'avoir même pas 20 ans, regorger d'espoirs et de projets. Décrocher une place d’apprentissage et commencer à travailler à l’âge où beaucoup vont encore user leurs culottes pendant des années sur les bancs de l’école et de l’université. Puis, un jour, se faire emporter par la Faucheuse, parce qu’un patron n’a pas daigné mettre en place les mesures de sécurité nécessaires – voire obligatoires – ni former son apprenti dans ce domaine…
Quand l'entrée dans la vie active tourne à la sortie de la vie tout court, c’est qu’il y a une défaillance dans le système. Bien entendu, tous les morts au travail sont des morts de trop. Mais par-dessus tout, la société a le devoir de protéger les plus vulnérables de ses membres, en l’occurrence les apprentis. Pourtant, chaque année, trois d’entre eux meurent en Suisse lors d’accidents du travail (lire en page 3).
Le fait que la plupart de ces décès surviennent durant la première année de formation doit nous alerter sur le manque de sérieux de certains instructeurs. Trop de patrons considèrent encore leurs apprentis comme de la main d’œuvre bon marché plutôt que comme des personnes nécessitant un encadrement attentif! Mais surtout, le fait que ce chiffre n’ait pas évolué depuis une décennie doit nous interroger sur la volonté de nos autorités de prendre le taureau par les cornes. Est-ce qu’un jour, la majorité bourgeoise du Parlement se souciera enfin de défendre les intérêts de la population avant ceux des lobbys?
La Conférence de la Jeunesse d’Unia, qui s’est réunie fin avril à Berne, a raison de mettre nos élus face à leurs responsabilités. Et d’exiger davantage de contrôles au sein des entreprises, même si c’est contraire au dogme néolibéral si cher à la Suisse. La liberté entrepreneuriale ne signifie pas la liberté d’exploiter et de mettre en danger la vie des jeunes. Il n’est pas normal que le risque d’accident soit deux fois plus élevé pour ces derniers que pour les autres travailleuses et travailleurs.
Les Sept Sages n’ont de cesse de vanter sur tous les toits les mérites de la formation duale à la sauce helvétique, que le monde entier, paraît-il, nous envie. Toutefois, si on veut vraiment se montrer exemplaires, la sécurité et la santé de cette catégorie professionnelle doivent absolument être prises au sérieux. Les huit semaines de vacances que réclame pour elle Unia ne seraient pas un luxe, mais un moyen efficace de prévenir l’épuisement, qui est une des principales causes d’accidents au travail.
Cette statistique funeste est d’autant plus intolérable que dans l’ensemble, le nombre de morts, toutes classes de travailleurs confondues, n’a cessé de diminuer. Selon les données publiées ce 28 avril par la Suva, l’assurance accident nationale, – à l’occasion de la Journée mondiale de la sécurité et de la santé au travail – le risque d’incident fatal a presque été divisé par cinq en une génération. Alors qu’en Suisse, entre 1986 et 1990, 207 personnes en moyenne ont perdu la vie au travail, ce chiffre a baissé à 64 entre 2020 et 2024, et ce malgré un nombre de personnes actives en hausse. Comme quoi, quand on veut, on peut! Et la Suva de mettre l’accent sur l’importance de la formation en matière de sécurité. En fait, ce devrait même être la toute première chose enseignée aux apprentis, avant de songer à faire d’eux des employés dociles et productifs. Il n’y a pas d’âge pour avoir droit au respect et à la dignité au travail.