«Les Portugais participent à la mémoire et à la culture locale»
La communauté portugaise de Suisse perpétue ses traditions et sa culture, notamment dans le monde syndical, où elle est très présente. Ici, un groupe de percussions portugaises lors d'une manifestation des syndicats à Sion, en octobre dernier.
A Genève, un parcours mémoriel et divers supports mettent en valeur la communauté portugaise. Le sociologue Claudio Bolzman, qui l’a étudiée, nous en parle.
C’est l’une des plus importantes populations étrangères en Suisse. Genève a ainsi décidé de valoriser les apports économiques, sociaux et culturels des Portugais et des Portugaises à travers le projet «Notre História» (lire ci-dessous). Claudio Bolzman, sociologue et professeur honoraire à la Haute école de travail social de Genève, est coauteur du livre Les Portugais en Suisse. Il nous parle de cette communauté et de sa place dans notre pays.
A Genève, la communauté portugaise est la deuxième plus importante population étrangère. Est-ce que c’est le cas dans toute la Suisse?
Au niveau suisse, c'est la troisième communauté, après les Italiens et les Allemands. Mais dans certains cantons romands, sauf erreur à Fribourg, en Valais et à Neuchâtel, c'est la première communauté étrangère.
Comment expliquez-vous ce fort lien avec la Suisse?
C'est une longue histoire. Dans les années 1960-1970, il y avait très peu de recrutement de travailleurs au Portugal par les entreprises suisses, car il n’y avait pas d’accords bilatéraux à ce sujet, comme avec l’Espagne ou l’Italie. Les immigrants portugais qui venaient étaient surtout des opposants politiques à la dictature de Salazar.
Quand est-ce que l’immigration de travailleurs portugais a vraiment commencé en Suisse?
Avec le choc pétrolier des années 1970, de nombreux Espagnols et Italiens, qui avaient des statuts précaires de saisonniers ou de permis B, ont dû repartir dans leur pays d'origine. Et quand l’économie s’est redressée en Suisse, dans les années 1980, beaucoup d’entre eux n'ont plus voulu revenir. C’est à ce moment-là qu’on a commencé à faire appel aux travailleurs portugais, mais aussi à ceux de l'ancienne Yougoslavie. Toutefois, ce n’est qu’au début des années 2000, quand la Suisse a signé l'accord de libre circulation des personnes avec l’Union européenne, qu'il y a vraiment eu une forte immigration en provenance du Portugal. La Suisse avait besoin de ces travailleurs, dans beaucoup de secteurs comme la construction, l'hôtellerie, la restauration, l’agriculture et bien d'autres.
C’étaient donc essentiellement des personnes peu qualifiées?
Oui, mais il y a eu une nouvelle vague de migrants portugais avec la crise de 2008 et cette fois-ci, les profils se sont diversifiés, avec des personnes plus qualifiées, travaillant notamment dans la santé et d'autres domaines.
Malgré cela, les Portugais sont encore très présents dans certains secteurs comme la construction, alors qu’on ne voit plus beaucoup d’Espagnols et d’Italiens sur les chantiers. Est-ce que l’ascenseur social n’a pas fonctionné pour les Portugais?
A l'époque où les Espagnols et les Italiens sont venus, dans les années 1950-1960, la situation était différente sur le marché de l’emploi en Suisse. On restait plus longtemps dans la même entreprise et on pouvait y gravir les échelons. Mais l'arrivée des Portugais a correspondu à une flexibilisation et une précarisation du travail, donc c'était plus difficile. Une enquête à laquelle j’ai participé il y a quelques années a montré qu’en arrivant à la retraite, les Portugais avaient des situations nettement plus difficiles que les Espagnols et les Italiens. Il y en avait beaucoup plus qui occupaient encore des postes peu qualifiés.
Le projet «Notre História» vise entre autres à renforcer le sentiment d’appartenance de la communauté portugaise en Suisse. Selon vous, est-ce que celle-ci est bien intégrée?
Tout dépend comment on définit l'intégration. C'est une communauté qui a tendance à s’auto-organiser. Ainsi, il y a beaucoup d'associations portugaises en Suisse. En 2010, on en comptait plus de 250, actives dans les domaines culturel, folklorique, récréatif, sportif ou religieux. Quelques-unes aussi qui défendent les droits des personnes immigrées portugaises, et d’autres qui visent à la fois à s'intégrer en Suisse, avec par exemple des cours de français liés au monde du travail, et à transmettre et faire connaître la culture d'origine. Mais une fois qu’ils sont bien implantés, les Portugais participent beaucoup à la culture locale, aux relations sociales dans leur commune ou leur quartier, dont ils contribuent à préserver la mémoire. C'est quelque chose qui n'est peut-être pas assez valorisé en Suisse.
Est-ce que c'est une communauté qui souffre de préjugés?
Oui, il y a des préjugés sociaux. Récemment, nous avons effectué une recherche avec des jeunes issus de la migration. Ceux d’origine portugaise font état de stéréotypes du genre «sûrement que ton père est maçon et que ta mère fait des ménages». Mais il y a aussi des préjugés positifs. En général, on considère que les Portugais sont des bons travailleurs, durs à la tâche, ce que les employeurs apprécient.
«Notre História» vise également à renforcer la participation citoyenne de la communauté portugaise qui, à Genève en tout cas, reste relativement faible. Comment l’expliquez-vous?
Pour participer, il faut avoir le temps et l’énergie de le faire. Or, quand on a un travail fatiguant, avec des horaires irréguliers, comme beaucoup de Portugais, c’est peut-être plus difficile de s’informer sur les enjeux politiques et électoraux. Son temps libre, on a plutôt envie de le consacrer aux loisirs et à la détente. Globalement, on sait que l’abstentionnisme est plus élevé dans les classes populaires. C’est peut-être aussi lié à une certaine désillusion face au monde politique. En revanche, les Portugais sont davantage présents dans les organisations syndicales, où ils trouvent peut-être plus de sens à s'engager, parce qu'ils voient la possibilité d'influencer directement sur leurs conditions de vie.
A voir jusqu’au 30 juin
C’est à un itinéraire mémoriel sur l’histoire et les contributions de la communauté portugaise que nous invitent le Canton et la Ville de Genève. Des supports d’information, visibles jusqu’au 30 juin, sont répartis sur douze lieux en ville et dans le canton. Un site web comprenant des images d’archives et contemporaines, des podcasts ainsi que des capsules audio complètent le dispositif.
Renseignements ici.