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«Il y a de l’exploitation à faire vomir!»

Jean-Marc Boisson
@ Thierry Porchet

Jean-Marc Boisson se sent comme un poisson dans l’eau à l’Inspection paritaire des entreprises du canton de Genève, où il travaille depuis le début de l’année.

Victime d’un licenciement antisyndical, Jean-Marc Boisson a intégré l’Inspection paritaire des entreprises, où il peut continuer de défendre les travailleurs.

Bien malgré lui, il est devenu une sorte d’incarnation des licenciements antisyndicaux. Jean-Marc Boisson a déjà été invité à parler de ce problème devant le conseiller fédéral en charge de l'Economie, Guy Parmelin, ainsi que devant des parlementaires. Il faut dire que le cas de ce frontalier sexagénaire et de ses collègues est flagrant. En octobre dernier, alors qu'il présidait depuis 2009 la commission du personnel (CoPe) de l’usine genevoise d’instruments de mesure électrique où il a fait l’essentiel de sa carrière, il est licencié lors d'une restructuration draconienne. Près du tiers des salariés en font les frais. Cependant, ce sont particulièrement leurs représentants qui sont ciblés, puisque, sur sept membres de la CoPe, cinq reçoivent leur congé...

L’affaire a été dénoncée aux Prud’hommes à titre de licenciements abusifs, et la procédure est en cours. Mais après une telle hécatombe, pas facile de faire émerger la relève. «Qui aurait envie de s’engager dans une CoPe, quand on a l’impression que ça revient à avoir sa tête sur le billot?…» s’interroge Jean-Marc Boisson.

 

Recasé grâce à Unia

Il a toutefois réussi à tourner la page, même si ça n’a pas été facile. «Après 38 ans dans la même boîte, c’est dur de quitter ses collègues et amis.» En début d’année, cet électromécanicien de formation a heureusement retrouvé un travail, grâce à Unia. Mais dans un autre domaine: «A 62 ans, c’est compliqué de se recaser. Et comme je me voyais bien me lancer dans une démarche plus syndicale, j’ai dit à l’équipe de l’industrie d’Unia Genève que je serais intéressé par un poste de juge aux Prud’hommes ou dans l’Inspection paritaire des entreprises (IPE).» Justement, une place se libère en décembre à l’IPE, et Jean-Marc Boisson est choisi par la Communauté genevoise d'action syndicale pour la reprendre. Son élection est validée en janvier par le Conseil d’Etat. A l’en croire, il a vraiment trouvé chaussure à son pied: «Je suis actif dans la défense des travailleurs, qui a été une longue bataille durant toute ma carrière. Et vu que ce n’est pas un plein-temps, je peux m’occuper de mon petit-fils.»

Cela lui laisse aussi du temps pour sa passion du vélo et pour son engagement dans l’association Repair Café, qui met en œuvre le principe du «réparer plutôt que jeter». Jean-Marc Boisson a également décidé de se présenter aux élections municipales françaises, sur une liste sans étiquette politique dans sa commune d’Ambilly, à deux pas de la frontière genevoise.

 

Ulcéré par les injustices

Comme son nom l’indique, l’Inspection paritaire des entreprises inclut aussi les instances patronales. Une cohabitation qui ne pose pas de problème à l’élu des syndicats. «J’ai été surpris. En début d’année, par moins 5° C, j’ai participé à des inspections sur des chantiers avec un représentant patronal, et il savait très bien tenir tête aux employeurs qui ne respectaient pas les pauses prolongées exigées en cas de grand froid.»

Avec un inspecteur pour 10000 salariés dans le canton de Genève, ce n’est pas le travail qui manque. Cet emploi permet à Jean-Marc Boisson de constater l’ampleur des injustices que subissent les travailleurs et les travailleuses en Suisse. «Dans l’hôtellerie, dans les pressings, dans les entreprises de déménagement, il y a de l’exploitation à faire vomir! Et tout ça se passe à Genève, le centre mondial des droits humains…»

 

Le défi de la syndicalisation

Les convictions syndicales de cet homme à la fois affable et réservé se sont manifestées il y a une quinzaine d’années. «Mon entreprise délocalisait régulièrement des parties de sa production, en licenciant à chaque fois du personnel. Fin 2009, fraîchement élu à la présidence de la CoPe, je manquais d’expérience. J’ai donc contacté le syndicat Unia et avec Alain Perrat, secrétaire syndical, nous avons pu faire adopter un plan social qui garantissait les mêmes droits à tous alors que, jusque-là, c’était à la tête du client.»

Jean-Marc Boisson intègre ensuite le comité de branche à Unia, et participe aux négociations sur la Convention collective de la mécatronique. Mais il peine à entraîner ses collègues dans la lutte. «Par rapport à d’autres secteurs, comme la chimie, le taux de syndicalisation dans mon domaine est relativement faible. Dans mon entreprise, sur plus de 200 employés, nous n’étions qu’une trentaine à être syndiqués. Les gens n’en voient pas l’intérêt, tant qu’ils ne se sentent pas en danger. En gros, ils prennent l’assurance quand il y a déjà le feu à la maison…» 

Selon lui, cela s’explique par le profil de ses ex-collègues: «Dans mon entreprise, nous étions 80% de frontaliers. Et les Français ont tendance à assimiler les syndicats à la CGT, qui a des méthodes très agressives. Mais en Suisse, on a davantage la culture du dialogue social.»

Traversant quotidiennement la frontière depuis des décennies pour venir travailler à Genève, il y a vu s’amplifier le discours anti-frontaliers. «Ce qui me choque, c’est de voir les slogans xénophobes du MCG (Mouvement citoyens genevois, ndlr) affichés en grand sur les trams qui traversent la frontière. On nous diabolise, mais les gens sont bien contents qu’il y ait des étrangers pour occuper les emplois dont ils ne veulent pas.»

« Avec Unia, nous avons pu faire adopter un plan social qui garantissait les mêmes droits à tous alors que, jusque-là, c’était à la tête du client.»

Une vidéo de Thierry Porchet. 

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