Un rayon de soleil

Portrait d'Andrée Jobin avec la photo de son mariage.
© Thierry Porchet

Andrée Jobin, presque centenaire, respire le bonheur.

Solidaire, Andrée Jobin est fidèle au syndicat depuis 80 ans

Quand la porte s’ouvre, un grand sourire et des yeux lumineux apparaissent. Une toute petite femme, tout en vivacité, lance: «Qu’est-ce que je peux vous dire? Vous savez, j’ai une vie toute simple.» Du fond de ses 96 ans, les souvenirs remontent peu à peu. Andrée Jobin, Lauber de son nom de jeune fille, raconte son enfance, heureuse, dans la ville qu’elle n’a jamais quittée: La Chaux-de-Fonds. Elle se souvient des tas de neige, entre le trottoir et la route, aussi hauts que les fenêtres de l’appartement familial au rez-de-chaussée. «Le chasse-neige était tiré par des chevaux. On s’asseyait sur le triangle pour se faire traîner. Nous jouions tout le temps dehors, à chat perché, à balle-camp... Il y avait peu de voitures. Tout le monde se connaissait. C’était très familial et fraternel», raconte-t-elle. Née en automne 1923, elle est bercée par la conscience des classes sociales chère à son père, poseur de cadrans et emboîteur en horlogerie, militant syndical déterminé. «On lisait La Sentinelle, le journal ouvrier. L’Impartial, c’était pour les bourgeois. On allait faire les courses à la Coopérative et non pas à la Conso pour les riches», se souvient-elle, avant d’ajouter, espiègle: «Ma mère y allait en douce quand même.» Si elle dit n’avoir jamais eu faim, elle évoque l’huile qu’on achetait au décilitre près et les cartes de rationnement pendant la guerre.

«Les distractions étaient plus simples qu’aujourd’hui, on n’avait ni voiture ni télévision. On était moins divisé. Il y avait les soirées de musique, de gymnastique, de bal et de cinéma.» Son premier film, à l’âge de 4 ans seulement, l’a marquée: Papa longues jambes. Une orpheline y est punie durement pour avoir coupé une manche de l’habit de la poupée d’une fillette issue d’une riche famille. Une scène traumatique pour la petite Andrée d’alors.

Le syndicat horloger

Dans la cour de la maison de son enfance, elle se souvient de la laiterie, où elle adorait jouer à la vendeuse. Une passion. A tel point que les détails sont encore vivaces, comme le fromage à la coupe, dont le poids devait être exact, au gramme près. Elle rêve d’en faire son métier, mais les postes manquent. Elle se retrouve derrière un établi horloger, tour à tour, chez Siegfried, à la Nationale, puis dans la société Porte-Echappement (rebaptisé Portescap).

Dès son entrée dans le monde ouvrier, son père l’inscrit au syndicat FOMH (ancêtre de la FTMH). «En principe, tout le monde se syndiquait pour avoir droit à l’assurance maladie, et être payé à 100% en cas de maladie. On avait aussi un droit au chômage.» Andrée Jobin montre ses deux carnets de sociétaire de la FOMH, remplis de petits timbres de cotisations hebdomadaires. L’idée de quitter le syndicat ne l’a pas une fois effleurée. Solidaire sans avoir jamais vraiment milité. «J’étais trop timide pour cela. Mais j’avoue avoir osé demander une augmentation de salaire. Je n’en avais pas parlé à mon père, pour pouvoir garder le surplus, dit-elle l’air malicieux. Toute ma paie allait à mes parents qui me donnaient 1 franc d’argent de poche toutes les quinzaines. Je m’achetais une plaque de chocolat à 30 centimes que je partageais avec ma famille, ou j’allais chez le coiffeur pour 50 centimes.» Avec sa mémoire des chiffres, Andrée Jobin se rappelle avoir été payée un temps 60 centimes l’heure, ou alors à la pièce, et avoir versé presque 16 francs par mois au syndicat.

Son père joue dans la fanfare ouvrière La Persévérante, à la Maison du Peuple. C’est là qu’elle rencontre un trompettiste, menuisier et syndiqué à la FOBB. A 24 ans, ils se marient. «Un mariage tout simple, avec la famille de ma maman et de mon papa», se souvient-elle. Le couple aura deux garçons. Mère au foyer quelques années, Andrée Jobin retourne à l’usine à temps partiel, avant de vivre enfin sa vocation en travaillant non pas dans une laiterie, mais dans une boulangerie. «J’aimais tellement servir les clients», se remémore-t-elle avec enthousiasme. Quelques mois après leur 50e anniversaire de mariage, son époux décède, vaincu par la maladie. La mort? «Ma mère me disait que tout le monde avait peur de la mort. Moi, pas. J’ai ma conscience pour moi. Je suis croyante. Je crois au paradis.» Elle sourit, lumineuse. La secrétaire régionale d’Unia Neuchâtel nous avait prévenus en nous mettant sur la voie d’Andrée Jobin: «C’est un rayon de soleil.»

Un bonheur simple

 «J’ai vécu pas mal de tribulations, mais j’ai été heureuse. Et je le suis encore», raconte la quasi-centenaire. Les dates importantes de sa vie? «Oh! Mon mariage, les enfants, puis les enfants qui se marient… Le mariage de mon petit-fils, il y a deux ans, était principal.» En quasi un siècle, Andrée Jobin est le témoin d’un monde qui a beaucoup changé. Elle soulève la question du gaspillage, de l’individualisation, mais n’en perd pas son optimisme, clé de son bonheur. «J’aime voir ce qui est beau, être entourée. J’ai un fils en or qui vient me voir tous les dimanches. J’ai mes petits-enfants, et mes arrière-petits-enfants.» D’ailleurs, ce matin-là, dans la résidence du Châtelot, la doyenne de ces appartements protégés a fait de la gymnastique avec son arrière-petite-fille, dont la crèche propose régulièrement cet échange intergénérationnel. Andrée Jobin apprécie aussi les repas en commun et les moments de lecture et de contes proposés aux retraités. Dans son appartement, elle chérit son autonomie, fait ses propres repas, ses commissions, sa lessive... «J’ai une chance inouïe. J’ai toute ma tête! Enfin, je crois», dit-elle, rieuse. Quant à la question d’un rêve qu’elle aimerait réaliser, elle rétorque dans toute sa sagesse: «Je vis dans le rêve.»