Un espace pour accueillir l’éco-anxiété

Manifestation pour le climat en 2019 à Lausanne.
© Neil Labrador/archives

L’éco-anxiété n’est pas nécessairement négative, elle peut être un moteur pour l’action. Un espace pour déposer ou débattre de ses émotions a été ouvert à l’Université de Lausanne, ville qui a accueilli d’immenses mobilisations pour le climat, comme ici en 2019.

Face à l’ampleur des enjeux écologiques contemporains, comment garder espoir et ne pas s'épuiser? L’Espace transitions de l’Unil propose des pistes de réponses. Il a été lancé début mai sur le campus, avec une soirée entre débats et impro théâtrale autour des émotions «écologiques» qui nous étreignent

Bâtonnets de carotte, tranches de pomme et eau citronnée accueillent le public au lancement de l’Espace transitions, le mercredi 4 mai au théâtre du Vortex à l’Université de Lausanne. Les spectateurs de cette soirée en sont aussi un peu les acteurs: après la table ronde consacrée aux émotions comme l’éco-anxiété, les comédiens de la compagnie Théâtre du récit ont improvisé des scènes autour de situations vécues par le public – tous les âges, avec une majorité d’étudiantes et d’étudiants.

Les émotions, c’est une des raisons d’être de l’Espace transitions, lancé par le Centre de compétences en durabilité de l’Unil. Soutenu par la direction de l’université, ce projet repose sur quatre salariées et salariés à temps partiel dont Sarah Koller, doctorante à la Faculté des géosciences et de l’environnement. Elle précise que cet espace «est ouvert à toute la communauté universitaire et aux personnes de l’extérieur. On y propose des ateliers, des formations, mais aussi une permanence d’accueil, dans un local dédié au bâtiment du Vortex, où venir déposer préoccupations et émotions liées à la transition écologique.»

L’action, cet antidote

Bien connue des militants du climat, l’éco-anxiété «peut parfois paralyser. L’action est un bon antidote; en tout cas, elle permet de faire diminuer l’éco-anxiété», affirme Sarah Koller. Outre les formations et l’accueil, le troisième axe de l’Espace transitions est donc tourné vers l’action. Il s’agit d’identifier les initiatives de transition, faciliter la mise en réseau et accompagner les nouveaux projets – tant ceux proposés sur le campus qu’à l’extérieur. Une spécificité notoire de cet espace est d’être avant tout porté par des étudiants. De fait, ce mercredi 4 mai, la table ronde était facilitée par un étudiant de l’EPFL et une étudiante en psychologie. Ils ont interrogé le psychologue Nikola Sanz sur les émotions liées à l’état actuel de la Terre.

Le psychothérapeute en a rappelé trois principales. La solastalgie, néologisme inventé par le philosophe australien Glenn Albrecht, désigne des douleurs liées à ce qu’il se passe aujourd’hui, surtout en lien avec la perte de son lieu de vie. L’effondralgie ou collapsalgie sont deux néologismes (dont le suffixe -algie renvoie à la douleur) imaginés par la psychothérapeute française Charline Schmerber. Ils désignent la douleur face à tout ce qui s’effondre. Le vivant et notre mode de vie, mais aussi sur le plan intérieur, l'effondrement des rêves ou de notre capacité à se projeter dans le futur. Enfin, plus connue, l’éco-anxiété a été conceptualisée en 1996 par la médecin-chercheuse Véronique Lapaige, selon qui cette émotion, pas forcément négative, peut conduire à s’engager pour le changement. «Mais aujourd’hui, certains psy n’y voient qu’un trouble anxieux à faire disparaître. En la traitant comme une pathologie individuelle, ils lui retirent toute sa dimension politique. L’éco-anxiété devient inoffensive pour le système en place. Je trouve que les termes “éco-colère” ou “éco-rage” renvoient mieux à ces ressentis qui sont des moteurs de l’action politique.»

Lanceurs d’alerte
On peut mettre plusieurs mots sur ces «émotions de la Terre», pour reprendre le titre du dernier ouvrage de Glenn Albrecht. Mais toutes ont en commun d’être un signal d’alarme. «Le challenge, c’est de les utiliser comme moteur pour une action qui leur donne du sens», poursuit Nikola Sanz. Il cite plusieurs études scientifiques selon lesquelles les personnes traversées par ces ressentis se sentent responsables et se mettent en action… si elles ne restent pas figées dans la peur. «Il est important de ressentir et d’accepter ces émotions et aussi de disposer de lieux où elles peuvent être accueillies. Elles n’ont rien à voir avec de l’anxiété pathologique», insiste le psychologue.

Dans la seconde partie de la soirée, la compagnie Théâtre du récit avait pour mission d’apporter un peu de légèreté. Huit comédiens d’impro se sont emparés des récits livrés par le public. «Un jour au supermarché, j’hésitais entre les courgettes bio emballées dans plein de plastique et les courgettes sans emballage mais traitées aux pesticides. Je n’ai pas pu me décider et je suis rentré les mains vides.» «Je ne voulais pas prendre l’avion pour aller voir mon amie, mais je n’osais pas lui en parler. J’avais peur qu’elle le prenne mal.» «Deux fois par jour, je dois mettre les crottes biodégradables de mon chien dans des sacs en plastique. C’est tellement absurde!» En deux équipes de quatre, les comédiens et deux musiciens ont improvisé autour de ces situations. Des impros tantôt tendres, légères, cocasses ou enragées. Dans la salle, beaucoup de rires, parfois jaunes, puis tout le monde s’est retrouvé autour d’un apéro de fin de soirée, histoire de continuer à partager ses émotions…

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