Un concert de klaxons contre Uber

Une septantaine de taxis gris sur la place de la Riponne à Lausanne
© Thierry Porchet

Une septantaine de taxis ont investi la place de la Riponne à Lausanne.

Les chauffeurs de taxi avec Unia ont manifesté leur colère à Lausanne à la suite de la décision du Service intercommunal des taxis de reconnaître Uber comme centrale d’appels

«Non au dérèglement! Pour un vrai règlement!» pouvait-on lire sur les pare-brise d’une septantaine de taxis gris alignés telles des sardines sur la place de la Riponne à Lausanne, le 8 mai dernier. Les chauffeurs, quant à eux, n’étaient pas prêts à se ranger face à l’attaque inacceptable du Service intercommunal des taxis (SIT) de la région lausannoise qui a décidé de reconnaître Uber comme une centrale d’appels. «Comment peut-on décréter qu’Uber est une centrale d’appels alors que son siège est aux Pays-Bas. Pourquoi cet amour de nos autorités pour Uber? Le SIT émet des lois répressives contre les taxis lausannois», dénonce Abdelhamid Akrimi, chauffeur de taxi, mégaphone à la main.

«Ce qui nous fait mal, c’est que les autorités encadrent Uber pour lui donner une base légale, alors qu’il représente une concurrence déloyale», explique en aparté Kattar Moez, conducteur lui aussi, qui déplore l’assouplissement du règlement intercommunal. «On ne demande même plus aux chauffeurs de connaître la topographie. Alors que le GPS, ça me fait rigoler par où il m’amène!»

Dumping salarial et social

Plusieurs politiciens de gauche ont pris la parole, dont Benoît Gaillard, conseiller communal qui a rappelé s’être opposé avec les socialistes au bradage des carnets de conducteur de taxi (lire ci-dessous). Il n’a de surcroît pas caché sa colère face aux méthodes d’Uber, à l’instar de Roman Kuenzler, responsable national de branche Transport et logistique d’Unia, qui a rappelé au mégaphone: «C’est toujours les mêmes problèmes, toujours les mêmes galères. L’attitude des autorités de laisser faire une société qui emploie des milliers de travailleurs au noir et de la considérer comme une centrale d’appels me fâche profondément. Comment peut-on prendre une décision aussi naïve? Une décision qui légitime une société pratiquant du dumping salarial et social!»

Unia demande donc un entretien avec le comité directeur de l’Association intercommunale des taxis, un retour en arrière sur les modifications du règlement intercommunal qui favorisent une concurrence déloyale, des garanties pour que tous les chauffeurs soient égaux devant les contrôles, des revenus et des conditions de travail décents ainsi que la garantie que les chauffeurs soient formés avec un examen d’accès à la profession sur le modèle genevois.

Chauffeurs en difficulté

«Ils ont divisé le tarif par deux, c’est donc logique qu’ils nous prennent la moitié de la clientèle», lance l’un des chauffeurs présents. «J’ai 35 ans de métier, je suis un fossile», sourit-il sans perdre son humour, malgré la détérioration de ses conditions de travail depuis l’arrivée, il y a trois ans, de la multinationale américaine Uber à Lausanne.

Mustapha, face à ses collègues, relève: «Nous n’arrivons plus à vivre avec le taxi. On n’arrive même plus à payer nos charges sociales… Mais l’Union fait la force. Et n’oublions pas que les chauffeurs d’Uber vivent aussi dans la misère!» Pour preuve, Olivier a témoigné de son expérience chez Uber: «J’ai cru à la publicité mensongère d’Uber. J’étais au chômage, j’ai vu une annonce qui disait que je pouvais gagner 5000 francs par mois. J’en ai gagné 2595. Finalement, j’ai suivi tout le cursus de la formation pour travailler dans une compagnie officielle, car le transport des personnes est un métier magnifique.»

«Les autorités ne veulent pas comprendre l’importance des taxis lausannois pour le transport des personnes âgées, des enfants à l’école, du taxi-bus… Uber ne propose rien de tout ça, avec une baisse de la qualité des services, déplore Milorad Micakovic, chauffeur. Nous sommes davantage que l’année passée. Et c’est normal, car la situation empire. Aujourd’hui, c’est juste un avertissement.» D’autres actions étaient sur le point d’être décidées, au moment de l’impression de ce journal…

 

Victoire d’étape

La manifestation des chauffeurs de taxi a étrangement coïncidé avec la décision de la Cour constitutionnelle de ne pas lever l’effet suspensif comme l’avait demandé le SIT concernant une action en justice des taxis A et B. Ce qui, dans les faits, interdit donc aux chauffeurs d’UberX, pour l’instant, d’exercer. Le point avec Benoît Gaillard, président du Parti socialiste lausannois, conseiller communal et membre du SIT.

Que signifie la décision de la Cour constitutionnelle?

Le règlement intercommunal prévoit deux autorisations. La première, c’est le «carnet» de conducteur de taxi. La seconde, c’est l’autorisation d’exploitation. Pour la première, le SIT a voté majoritairement pour un accès facilité à ce «carnet» qui, historiquement, demandait un permis professionnel, un casier judiciaire vierge, la connaissance de la ville… Les chauffeurs d’UberX ont donc pu bénéficier de ce carnet à des conditions facilitées, ce qui est déloyal pour les autres chauffeurs. Mais la seconde autorisation prévoit notamment que les taxis soient signalés comme tels, qu’ils indiquent leurs tarifs et disposent d’un tachygraphe, qu’ils soient A – affiliés à la centrale officielle – ou B – indépendants. Seule la catégorie C prévoit des exemptions, mais elle est destinée aux grandes limousines de luxe. Le projet du comité de direction consistait à faire entrer UberX, bizarrement, dans cette dernière catégorie qui permet par exemple de ne pas avoir de signalétique ou d’avoir des tarifs flottants. C’est cette décision qui a fait l’objet d’un recours avec effet suspensif.

Est-ce une victoire pour les chauffeurs de taxi lausannois?

On peut parler d’une victoire d’étape. Les chauffeurs d’UberX même s’ils sont professionnels – au contraire de ceux d’UberPop – ont le carnet, mais pas d’autorisation d’exploiter. La Cour le dit: ils sont actuellement toujours en situation illicite. La question est aujourd’hui de savoir s’il y aura des contrôles de la part de la police dont le chef, M. Hildbrand, est aussi le responsable de l’association intercommunale des taxis?