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Renvois forcés vers le Burundi: les risques de persécution sont réels

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© Olivier Vogelsang

Des militants de Droit de rester appellent à l'arrêt des expulsions depuis plus d'une année (ici, lors du cortège du 1er Mai 2025).

ASILE Des associations, des experts onusiens et des juristes appellent la Suisse à renoncer aux expulsions.

Le 21 avril dernier, un vol spécial en provenance de la Suisse atterrissait au Burundi avec onze requérants d’asile, dont une famille (voir aussi cet article). Un mois plus tard, une coalition d’une trentaine d’organisations de la société civile, soutenue par des avocats et des spécialistes internationaux, dénonce l’irresponsabilité de la Suisse, l’un des rares pays à renvoyer de force des Burundais, malgré le risque avéré de violations des droits humains. Lors d’une conférence en ligne le 27 mai, qui a réuni une centaine de personnes, dont des médias internationaux, les analyses et les témoignages ont démontré que quitter le pays et déposer une demande d’asile expose, lors du retour, à des risques de persécution, de torture, de détention arbitraire et de demande de rançon... «Dans le contexte burundais actuel, le simple fait d'avoir sollicité une protection internationale à l'étranger est perçu comme un acte de déloyauté envers le régime», explique Fortuné Gaëtan Zongo, rapporteur spécial des Nations Unies sur la situation des droits de l’homme au Burundi. 

Me Armel Niyongere, avocat, secrétaire général de SOS-Torture Burundi et président de l’Action des chrétiens pour l’abolition de la torture (ACAT) Burundi, met en garde contre une surveillance particulièrement accrue à l’aune des élections en 2027. Concernant les nombreux retours de réfugiés depuis la Tanzanie, il nuance: «Ils sont souvent perçus comme volontaires. Or, ce n’est pas le cas. Les conditions d’exil sont si difficiles qu’ils n’ont pas le choix. De surcroît, l’insécurité existe aussi à l’extérieur du pays, car des milices burundaises y sont présentes. Dans tous les cas, le principe de précaution devrait primer en cas de renvoi.» 

Violences au retour

Me Emma Lidén, avocate spécialisée en droits humains, souligne que le principe de non-refoulement est reconnu par plusieurs conventions ratifiées par la Suisse. «Avant tout renvoi, elle se doit d’évaluer les risques encourus. Or, le 21 avril, les onze personnes expulsées, dont une famille avec des enfants, ont été arrêtées, détenues et contraintes de verser de l’argent. L’une d’elles a été emprisonnée pendant plusieurs semaines et a subi des violences.» Elle explique que les arrêts du Tribunal administratif fédéral, auxquels se réfère le Secrétariat d’Etat aux migrations (SEM), reposent sur des informations anciennes sans réactualisation. «Aucun ne mentionne les rapports récents de Human Rights Watch, d’Amnesty International ou de l’ACAT-Burundi, ni même des inquiétudes formulées par l’ONU en 2025.» Un des rapports des Nations Unies témoigne des crimes commis, entre janvier 2024 et mai 2025, par des agents de l’Etat, des individus agissant avec leur complicité ou des membres de la milice Imbonerakure, en toute impunité: 200 cas de violences sexuelles (dont des viols d’enfants), 58 disparitions, 892 détentions arbitraires et 605 exécutions extrajudiciaires.

Interpellé par Le Courrier, le SEM se défend. Si le renvoi est considéré comme licite, c’est que tout risque de persécution ou de danger concret pour la personne est écarté. Par conséquent, il ne prévoit aucune modification de sa pratique en matière d’asile et de renvoi concernant le Burundi.

La Suisse complice?

Durant la conférence de presse, une représentante du Secrétariat d’Etat aux migrations (SEM) informe de sa présence, mais explique ne pas être habilitée à répondre aux questions. Un homologue belge du Commissariat général aux réfugiés et apatrides (CGRA) à Bruxelles prend, lui, la parole pour demander comment les autorités sont au courant que la personne refoulée a demandé l’asile. «Je m’étonne de la question, répond Marco Motta, professeur de l’Université de Lausanne, spécialiste des migrations. Les vols spéciaux sont négociés avec l’Etat burundais, le laissez-passer est délivré par les autorités.» L’ambassade du Burundi à Berne est de surcroît interpellée pour l’identification des personnes déboutées.

Le fonctionnaire belge ajoute regretter le manque d’informations précises sur les arrestations et les disparitions forcées. Le rapporteur spécial des Nations Unies, Fortuné Gaëtan Zongo, explique: «Les gens se taisent pour survivre et beaucoup d’ONG sont interdites, d’où la difficulté de documenter. De surcroît, les risques peuvent être différés de plusieurs semaines. Le silence des personnes renvoyées ne signifie pas l’absence de problème, car la peur gouverne.» 

Louise Wehrli du collectif Droit de rester abonde: «Nous sommes en contact avec une personne qui a subi des violences au retour. Il pourra peut-être en dire davantage quand il sera dans un lieu sécurisé.» 

Une travailleuse sociale, suisso-burundaise, de longue date en Suisse, ajoute connaître plusieurs personnes refoulées mises en prison à leur retour et en appelle aux autorités de reconnaître la souffrance des demandeurs d’asile. Une représentante du mouvement Inamahoro (Femmes unies pour la paix et la sécurité au Burundi) aura le mot de la fin: «Ces gens refoulés retournent dans le même contexte qu’ils ont fui. On ne peut pas leur demander des preuves. Faire une évaluation des droits humains au Burundi me paraît plus pertinent. Les autorités suisses doivent s’assurer que la primauté du droit existe. Sinon il s’agit d’une solidarité négative avec le pouvoir burundais.» 

Témoignages

Marco Motta, professeur à l’Université de Lausanne, anthropologue spécialiste des migrations, témoigne du cas concret d’Ali*. «Il est arrivé mineur, mais le SEM a contesté son âge et la crédibilité de son récit. Sous la menace permanente d’un renvoi, son état psychologique s’est dégradé. Il a développé des troubles anxieux, des insomnies... Etre renvoyé signifiait pour lui la mort. Ses recours ont été rejetés, il a été emprisonné, puis expulsé et menotté pendant tout le trajet de retour. Il est arrivé au Burundi, sans document, sans argent, alors qu’il n’y a plus de famille. Il a quitté immédiatement la capitale et s’est caché avant de sortir du pays.» 

A ses côtés, Eric* raconte anonymement: «En 2022, j’ai été enlevé par les services de renseignement au Burundi. Durant trois semaines, j’ai subi des tortures, puis j’ai réussi à m’enfuir. Je suis arrivé en Suisse, où je croyais trouver une protection. Le SEM a refusé ma demande sous prétexte que ce n’était pas vraisemblable.» Un motif récurrent dans les décisions négatives, selon Irène Blanc du collectif Droit de rester.

«J’ai fait recours au Tribunal administratif fédéral, mais cela n’a pas abouti, poursuit Eric. Depuis, je vis à l’aide d’urgence. C’est très difficile psychologiquement. Ayant manifesté contre le 3e mandat en 2015 (du président Nkurunziza, ndlr), je cours un grand risque si on me renvoie…» 

* Prénoms d’emprunt

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