Meurtre d’un syndicaliste de Coca-Cola: la Colombie face à ses responsabilités

Dix-huit ans après l’assassinat d’Adolfo Múnera, le Comité des droits de l’homme de l’ONU estime que la Colombie a violé le droit à la vie. Une décision historique pour les défenseurs des droits humains

En août 2002, le syndicaliste colombien de Sinaltrainal Adolfo Múnera qui défendait les droits des travailleurs de la multinationale Coca-Cola était assassiné. Avant cet événement tragique, Adolfo Múnera avait pourtant demandé à plusieurs reprises la protection de l’Etat, notamment après avoir été menacé par des groupes paramilitaires, en vain. Si l’Etat colombien reconnaît à ce moment-là que le meurtre a des motifs politiques, aucune enquête sur les éventuels commanditaires du crime n’est ouverte. Pourtant, Sinaltrainal avait déjà dénoncé publiquement les liens existant entre Coca-Cola et les groupes paramilitaires, mais le fond de l’affaire n’a jamais été creusé.

Soif de justice

Treize ans plus tard, en 2015, le Comité pour la solidarité avec les prisonniers politiques (CSPP) et le Centre Europe-Tiers Monde (Cetim), représentant la famille d’Adolfo Múnera et le syndicat Sinaltrainal, soumettent une plainte au Comité des droits de l’homme des Nations Unies. Et le 19 mai dernier, ce dernier a rendu ses conclusions, comme l’indique un communiqué de presse du Cetim. «Le Comité des droits de l’homme fait référence à l’obligation de l’Etat d’offrir un recours judiciaire effectif et de mettre en œuvre les instruments normatifs et administratifs pour la protection de la vie des personnes relevant de sa juridiction» et, donc, à la violation par la Colombie du Pacte international relatif aux droits civils et politiques.

«Bien que l’auteur du crime ait été condamné à 17 ans pour le meurtre d’Adolfo, aucune enquête pénale n’a été faite concernant les motifs de la mort du syndicaliste ou de son ou de ses auteurs intellectuels, sponsors et/ou bénéficiaires», regrette le Cetim.

La Colombie a donc été sommée de fournir, dans un délai de 180 jours, des informations sur les mesures adoptées pour faire toute la lumière sur l’assassinat d’Adolfo Múnera, «afin que les motifs et l’identité des personnes ayant commandité l’acte puissent être connus, que justice soit faite et que l’affaire soit éclaircie». Le Comité de l’ONU exige également d’accorder une indemnisation à la famille du défunt.

Et ensuite?

Adolfo Múnera est loin d’être un cas isolé. Les travailleurs de Coca-Cola syndiqués à Sinaltrainal, mais aussi d’autres, sont souvent pris pour cible, sans réaction de la part des employeurs ou de l’Etat. Que faire pour éviter ces drames ou obtenir que justice soit rendue? L’Etat devra légiférer. «Le Comité a conclu que le droit à la vie inclut l’obligation de l’Etat d’adopter toute loi ou mesure appropriée pour la protection de ce droit, et ce d’autant plus pour les personnes qui se trouvent dans une situation de vulnérabilité particulière en raison de menaces spécifiques et/ou de schémas de violence antérieurs.» A savoir l’obligation de l’Etat d’enquêter et de poursuivre les responsables de sa violation.

Un pas vers la justice

Javier Correa, secrétaire général du syndicat colombien Sinaltrainal, réagit à la décision du Comité des droits de l’homme

Vous attendiez-vous à une telle décision?

Depuis que nous avons déposé la plainte, nous avions l’espoir qu’une instance internationale ait la capacité de se prononcer en toute indépendance, hors du contrôle des politiques et des patrons sous la houlette des narcos qui gouvernent notre pays. Car ces derniers sont les responsables directs des violences et des répercussions à l’encontre des organisations qui luttent pour le respect des droits humains et sociaux.

Quelle a été votre réaction à la suite du verdict?

La joie de savoir que la responsabilité de l’Etat est confirmée et que les auteurs intellectuels seront inquiétés, car une enquête sera ouverte. Cette décision, c’est la lumière au bout d’un long tunnel: elle vient mettre une pression internationale sur la Colombie pour en finir avec la répression des représentants des travailleurs.

Quels espoirs apporte-t-il?

Un seul cas n’est pas synonyme de changement profond en Colombie. Cela dit, la réponse du Conseil des droits de l’homme montre qu’il existe des chemins possibles pour que les victimes obtiennent vérité, justice, réparation et plus encore en tant que garantie de non-répétition de ces événements. Car une enquête qui aboutit à la poursuite des auteurs matériels et intellectuels, et donc au démantèlement des organisations criminelles, a le potentiel de prévenir d’autres crimes.