L’humour, rempart aux horreurs du monde
Benjamin Déscosterd associe le bonheur à une capacité à garder à distance les tracas du monde.
Humoriste, chroniqueur et auteur, Benjamin Décosterd puise dans l’actualité la matière de ses blagues grinçantes, tendres ou décalées. Sourire en coin.
Le rire et la dérision en embuscade, prêts à piéger le risque de déprime. Benjamin Décosterd a choisi l’humour comme arme et mode de fonctionnement pour «digérer les horreurs de ce monde et personnelles». Une tactique qui lui réussit. Et qui lui offre une parade à une actualité et des situations propres à «lui flinguer souvent le moral». Source d’inspiration, les nouvelles internationales et nationales et l’autodérision alimentent ainsi le travail du sympathique et prolixe Vaudois. L’homme de 33 ans aux allures d’adolescent tantôt mélancolique tantôt espiègle met sa plume caustique au service de différents humoristes et contribue ponctuellement à des spectacles comme La Revue de Lausanne.
Il écrit aussi des chroniques pour des émissions télévisées et radiophoniques, à l’image des Beaux parleursde la RTS, et se produit dans un seul-en-scène. Intitulée Le monde va mal mais je vais bien, cette représentation, sa première du genre, tourne en Suisse romande depuis l’an dernier. Elle permet à ce trentenaire blanc, hétérosexuel, issu de la classe moyenne supérieure, léger collier de barbe et lunettes, comme il se décrit lui-même, de poser un regard persifleur et inquiet sur l’état de la planète, entre guerres, dérèglement climatique, etc. Elle lui offre l’occasion de mettre le doigt sur ses paradoxes, ses petits arrangements avec sa conscience, de prendre le contre-pied de ses opinions, «dans une gymnastique intellectuelle» malmenant ses convictions plutôt à gauche. Elle conduit ce résident de Saint-Sulpice, habitant un spacieux appartement «dans un quartier de droite», à se moquer de «son début d’embourgeoisement». Et de sa volonté de ne pas devenir père.
Faille narcissique...
«Je possède un chien. Avoir des enfants ne m’intéresse pas. Ni mon épouse, à qui on casse souvent les ovaires à ce sujet», rigole Benjamin Décosterd qui, s’il se rêvait plus jeune comédien, a finalement décidé d’écrire sa propre pièce, conscient de la difficulté de sortir du lot par rapport aux innombrables personnes aux aspirations similaires. «J’ai découvert que la voie choisie me correspondait aussi mieux.» Ce besoin d’amuser la galerie plante ses racines dans l’enfance. «Mes parents, des intellos, m’ont élevé comme un mini-adulte. Il y avait souvent des invités à la maison. On parlait politique. Je faisais des blagues pour qu’on me remarque.» Excellent élève, il préfère également dans le cadre scolaire apparaître comme le rigolo du groupe plutôt que le premier de classe. «Je voulais avoir une place, un rôle – peut-être la conséquence d’une faille narcissique... Mes racines valaisannes du côté maternel expliquent encore ce besoin de lancer des petites piques», raconte l’humoriste qui, avant de vivre de sa passion, a tâté sans conviction de métiers de service, puis a effectué une formation de communication. Le tournant s’opère en 2017. Benjamin Décosterd, qui confie peiner à se lever tôt, se jette un défi: se réveiller tous les matins à 8h20 pour publier sur son blog, une heure plus tard, un billet ironique sur l’actualité. De quoi attirer l’attention de milieux médiatiques et en particulier celle de l’humoriste Thomas Wiesel qui lui propose son premier job comme auteur dans son émission satirique à la RTS, Mauvaise langue.
Le vivre ensemble menacé
Le pied à l’étrier, Benjamin Décosterd enchaîne les mandats. Et, soucieux de répondre à la mission de service public de la SSR, opte pour des thématiques qui font sens, empruntées à des réalités d’ici ou d’ailleurs et à des questions de société présentant un potentiel comique. Il traitera par exemple de l’enlèvement de Nicolás Maduro, de la hausse de la redevance, des féminicides... «On peut rire de tout, sans interdit, mais il faut le faire avec justesse et finesse, d’autant plus quand on aborde des sujets particulièrement douloureux, de proximité, à fort impact émotionnel.» Pessimiste quant au devenir de la planète, le chroniqueur confie aussi son inquiétude d’évoluer dans un monde toujours plus clivant, avec une perte constante de dénominateurs communs. «On multiplie les raccourcis. Dopées par les algorithmes, les positions se crispent, menaçant le vivre ensemble», se désole l’homme, qui précise détester les conflits même s’il lui arrive de s’énerver face à la malhonnêteté intellectuelle. «Mais j’ai pour ma part un côté labrador, facile à vivre. Et me montre plutôt optimiste en ce qui concerne mon existence. C’est un équilibre à trouver.» Une stabilité qu’il construit également grâce au sport.
Dans la peau d’un chat
«Je vais régulièrement au fitness soulever de la fonte, travailler mes pecs. C’est débile, mais ça me fait du bien.» La sueur et l’effort pour lui vider la tête et des audios pour rendre la démarche plus agréable contribuent à ressourcer Benjamin Décosterd. Le Vaudois trouve aussi de l’apaisement dans sa philosophie de vie. «Il n’y a au fond pas grand-chose de très grave à notre échelle. Chacun agit selon ses possibilités. Les méchants ne sont pas légion, ce sont des êtres qui souffrent. Quant aux cons, ils font ce qu’ils peuvent.»
Associant le bonheur à une capacité à garder les tracas du monde à distance, Benjamin Décosterd confie apprécier passer du temps dans le cocooning de son salon en compagnie de son épouse et de son chien. On ne s’étonne pas dès lors que, questionné sur l’animal qu’il voudrait être, il opte pour un chat. «J’aime son flegme et l’idée de se faire gratter le ventre», sourit ce grand travailleur, bien décidé toutefois à ralentir le rythme après une année dernière qui l’a laissé «sur les rotules». Sa détente passe aussi par son plaisir de cuisiner. Rien ne surpasse pour lui le son de la sauce bolognaise qui frémit dans la casserole et son délicieux fumet. De quoi titiller les papilles de Benjamin Décosterd. Un bon vivant malgré tout, sensible et lucide, qui se sert de l’humour pour faire un pas de côté, propre à le maintenir sur la ligne d’une bonne humeur salvatrice, rempart à un trop-plein d’informations désespérantes...