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L’homme-orchestre

Portrait de Louis Jucker
© Thierry Porchet

Dans un vieux bâtiment, ancienne coopérative alimentaire, dont La Chaux-de-Fonds a le secret, Louis Jucker et sa tribu répètent et enregistrent sous le label Humus Records.

Chantre du flou, Louis Jucker embrasse la musique sous toutes ses facettes.

Il joue de la guitare folk en solo et donne de sa voix dans un groupe de noise-punk, bricole des instruments, grave des vinyles, enregistre ses comparses, expose, publie des livres et se mue même en compositeur-thérapeute. Bref, la créativité de Louis Jucker est aussi ébouriffante que sa tignasse. Sous son air nonchalant se cache un bosseur, dont le métier, avec ses mille et une facettes, est la passion. Son inspiration naît de ses questionnements sur la vie, sur les relations humaines et urbaines. 

Nomade dans l’âme, entre collaborations romandes et tournées internationales, le musicien écume les scènes. Entre autres projets, il joue Suitcase Suite, accompagné parfois d’un orchestre et toujours d’une quinzaine de valises recelant chacune un trésor de machinerie rythmique – dont une vieille machine à écrire. 

Sa tanière principale reste sa ville natale de La Chaux-de-Fonds. Dans l’antre du label Humus Records – qui porte bien son nom tant le lieu est fertile –, il nous accueille avec un café avant un enregistrement avec l’artiste Elie zoé qu’il a soutenu dès ses débuts. Puis, le lendemain, un rendez-vous avec la chanteuse Prune Carmen Diaz. Travail et amitié s’entremêlent pour celui qui parle de tribu, de mutualisation et de convivialité. 

Tendresse

«J’aime passer du temps à cuisiner, pour reposer les oreilles, travailler avec d’autres sens, l’odorat et le toucher», souligne le végétarien. Quand il parle, les mots «doux» et «joli» sont spécialement présents. Deux adjectifs qui tranchent avec l’énergie hurlante déployée sur scène avec Coilguns, son groupe de noise-punk. Une catharsis. «A la fin, on se fait tous des câlins, se réjouit-il. Pour moi, la musique est thérapeutique. Tout ce que je n’arrive pas à résoudre par les mots ou les discussions se déverse dans mes textes et mes mélodies. Cela me permet de digérer. Finalement, c’est ce que j’ai voulu offrir aux gens avec le projet A Pharmacy of Songs.» Soit une chanson sur mesure accompagnée d’une posologie d’écoute poétique pour chaque personne accueillie dans une officine désaffectée, au cœur de Lausanne, et par la suite à Fribourg. «C’était chaleureux de partager des expériences, d’écouter des vécus, puis de créer rapidement, spontanément en gardant les doutes, les imperfections, voire les maladresses», confie le compositeur, qui pourrait imaginer continuer «si les frais de consultation et de composition étaient remboursés par la LAMal». Le morceau était ensuite gravé sur un 45 tours. Aujourd’hui, les cinquante chansons sont sur son site et dans un vrai jukebox à la Ferme-Asile à Sion, avec vidéo et fiches pharmaceutiques musicales en prime. Au hasard, pressez C et 2. Et voilà la chanson The Belly Talking, remède pour «désintensifier le sentiment d’imposteur», qui s’adresse au «ventre», à écouter «en amont de l’effort social». 

Multiplicité

«Je suis toujours en train d’apprendre et de développer de nouvelles compétences. Je ne me considère pas comme un personnage unique. Je peux être plein de choses à la fois. C’est joli de pouvoir vivre cette multiplicité de rôles. Un peu à l’encontre des médias et des disquaires qui aiment bien ranger les artistes, analyse Louis Jucker. Dans ma tournée Suitcase Suite, des gens viennent pour la musique, d’autres pour la brocante, pour les valises ou pour m’amener du matériel de récup’.» Le bricoleur a décidément horreur du neuf. «J’aime détourner des objets, ne pas travailler à partir d’une page blanche, partir du vécu.»

Parallèlement à la scène, il développe une recherche avec l’ingénieur et musicien Loris Ruchet à Sion sur la généalogie des enregistrements, au point de recréer une machine à manivelle, avec des moteurs à ressort, qui grave sans électricité. «Nous avons déjà donné une conférence sur le sujet, mais il nous faudra encore quelques années de boulot avant de pouvoir montrer la face émergée de l’iceberg», estime Louis Jucker, qui jongle avec une multitude de projets. «La notoriété grandit, mais je me fous des chiffres de streaming et des likes. Je n’ai pas de smartphone. Personnellement, j’aime rencontrer le public. Les concerts permettent ce partage.» 

Architecture

Son présent est si riche que le temps manque pour revenir sur le passé. Mais donnons tout de même quelques bornes. S’il n’y a pas de musicien dans sa famille, son père est mélomane, sa mère crée des marionnettes et son parrain est luthier. Le jeune Louis apprend tôt le violoncelle, avant la guitare, repère les disques de Cat Stevens et des Beatles au milieu des 33 tours de musique classique de la bibliothèque familiale. Bon à l’école, il étudie l’architecture à Lausanne. «Je n’ai pas pratiqué, mais j’ai beaucoup appris sur comment mener un projet, dealer avec les contraintes, bricoler des maquettes», mentionne-t-il. Son regard sur le bâti est une extension de ses études. Il aime les friches, se réclame de la débrouille, de l’imparfait, de la bidouille, autant de revendications qu’il a partagées haut et fort en recevant un des Prix suisses de la musique en 2021, dix ans après son premier album. Il résume: «Les villes deviennent excluantes et limitantes. Les règlements de plus en plus nombreux et les loyers trop chers font qu’il est de plus en plus difficile de trouver un local de répétition, de faire tourner une scène ou un bar. La Chaux-de-Fonds jusqu’ici s’en sort bien. C’est plus léger, l’esprit d’entraide et de bricole est plus fort qu’ailleurs.» En 2027, la ville sera la première Capitale culturelle suisse. Louis Jucker compte en profiter pour défendre ses convictions, sa «cabane», son «espace vital». Pour l’heure, il est temps d’aller manger juste à côté, chez Ekir, le café social. «Ils sont trop gentils, tous bénévoles, avec de la cuisine de partout, raconte-t-il. Tout le monde mange ensemble et applaudit à la fin.» Presque comme un concert…

Quelques dates 

30 juin: concert solo Suitcase – Festival de la Cité, Lausanne

2 juillet: concert de Coilguns – Festival du Gibloux, Vuisternens-en-Ogoz

Jusqu’au 13 septembre: Exposition A Pharmacy of Songs – Ferme-Asile, Sion

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