Aller au contenu principal
Menu

Thèmes

Rubriques

abonnement

Les paveurs, gardiens d’un savoir-faire ancestral

pavage
Olivier Vogelsang

Contrairement aux pavés en béton, les blocs en pierre, du grès dans ce cas, sont tous différents. Sens des proportions et bonne représentation spatiale guident les gestes des travailleurs.

Spécialisés dans le pavage, Roland Verboux et ses employés tapissent de pierres l’emblématique place du Marché de Vevey. Une pratique ancestrale qui conjugue esthétique et durabilité. Reportage.

Place du Marché à Vevey. Le cliquetis aigu et répété des marteaux sur la pierre résonne sans relâche dans une cadence régulière et hypnotique. Sous un ciel capricieux hésitant entre soleil et grisaille, balayé par de fréquentes rafales de vent, quatre travailleurs courbés ou en position accroupie s’appliquent à la tâche. Mains protégées par des gants, ils apposent et frappent des pavés de différentes tailles tapissant joliment le sol. Sens des proportions et bonne représentation spatiale guident leur action. Parmi eux, Roland Verboux. Bien qu’il soit le patron de l’Artisan paveur, l’entreprise mandatée pour réaliser le revêtement de la place veveysane en pleine transformation, l’homme met aussi la main à la pâte. «Nous avons démarré l’ouvrage il y a deux jours et demi, le 11 mai. C’est un chantier de quelque 9000 mètres carrés que nous réaliserons en deux temps. Un peu plus de la moitié jusqu’en octobre et le reste l’an prochain. Des ouvriers supplémentaires viendront renforcer l’équipe», explique le responsable de 67 ans, précisant que l’interruption des travaux d’ores et déjà programmée doit permettre la tenue de différentes manifestations se déroulant traditionnellement sur la place. 


Le geste évocateur d’un automatisme rôdé par des décennies de pratique, attentif à respecter le niveau tracé au cordeau, le professionnel poursuit son activité, tout en détaillant les différents types de pavés utilisés dans le domaine. Alors que, curieux, des passants s’arrêtent derrière les grilles entourant le site pour observer l’ancestrale pratique.

 

Des pavés de 8 à 25 kilos

«Il s’agit de pavés de pierre, du grès en l’occurrence, provenant de Suisse alémanique. C’est pour ça qu’on aime taper dessus. Mais parfois les coups finissent sur nos doigts. Aussi faut-il qu’ils soient solides pour exercer ce métier», blague Roland Verboux, plaisantant à tire-larigot et contraint, bruit et vent obligent, de répéter souvent les réponses aux questions posées. Pas de quoi l’interrompre dans son travail ou l’agacer. Bonne humeur et efficacité l’escortent. «La commune a choisi les modèles. Elle a opté pour de gros formats, trois différents, les plus chers du monde après l’or, prisés en raison de leur esthétique. Leur poids varie de 8 à 25 kilos. Les petits carrés, par comparaison, pèsent pour leur part 1,5 kilo», ajoute l’entrepreneur, tout en précisant qu’il existe aussi des pavés en béton. «Mais seuls ceux qui ne savent pas poser les autres les utilisent», rigole Roland Verboux, recourant toutefois lui aussi à la demande à ce genre de revêtement, même s’il ne l’apprécie guère. «Les pavés en béton se révèlent tous identiques. C’est moche. Les 90% des clients privés leur préfèrent la pierre.» Quant aux joints entre les blocs, ils peuvent être soit en mortier – un monticule en arrière-plan attend son usage – soit de sable. A Vevey, l’équipe va employer les deux techniques. Mais pour le tronçon en cours, la première solution est favorisée. «Cette zone est conçue pour les personnes en situation de handicap. Elle doit être parfaitement plate.» 

 

Durabilité garantie

Tout à sa tâche, Roland Verboux vante la durabilité des pavés et jure qu’ils sont inusables et réutilisables. Pour preuve? Des ouvrages des Romains qui ont traversé les siècles. «Il faut seulement de temps à autre remettre du sable. Mais pas le mortier. Trump peut atterrir sur les lieux avec son Boeing et Poutine organiser sa parade comme sur la place Rouge. Ça ne va pas bouger», image le patron qui, questionné sur les pièges que peuvent représenter les pavés pour les talons aiguilles, tire en corner. «Peu de femmes en portent. Et puis, tout dépend de la manière de travailler.» Mandatée aussi bien par des communes que par des particuliers, l’entreprise, ouverte en 2002, tourne en tout cas à plein régime. «Même durant la pandémie de Covid, nous n’avons pas arrêté.»

 

Changement d’outil. Roland Verboux s’est maintenant saisi d’une lourde dame à main. Et, suivant les lignes déjà réalisées, frappe les pierres pour les tasser et s’assurer qu’elles présentent une hauteur identique. «Je veille à ce qu’elles s’égalisent bien entre elles, corrigeant les imperfections, les irrégularités de surface», ajoute l’entrepreneur, avançant avec une systématique digne d’un métronome. Et une force qu’il attribue au travail régulier de ses muscles. «J’ai un dos en béton», assure le sexagénaire, tout en soulignant que la tâche, lorsque les pavés reposent sur des lits de sable ou de gravier, est alors effectuée avec une plaque vibrante. Et l’artisan de noter valoriser volontiers le gravier. «La raison? Les fourmis. Elles volent souvent le sable.»

 

Le fouet en moins…

A ses côtés, ajustant un pavé, Pitch, intervient dans la discussion. Casquette vissée sur la tête ombrageant un visage buriné par le grand air, le manuel trouve son métier attractif. «Ce qui me plaît? Travailler avec un matériau naturel.» L’ouvrier apprécie surtout les réalisations comportant des dessins. «Nous avons par exemple créé une balance avec un serpent, une rose des vents, des armoiries, etc.», s’enthousiasme l’artisan de bientôt 58 ans, actif dans le domaine depuis trois décennies. Sensible à l’aspect esthétique, Pitch confie encore sa préférence pour les types de pose en arc ou queue de pan. Et souligne aussi l’ancienneté de la pratique. «Notre profession n’a pas changé au cours des siècles. Elle est pareille à celle des paveurs du temps des Romains, mais sans le fouet.» Reste que le job s’avère dur physiquement. «En particulier le pavage de cette zone. En raison du poids des pierres, on ne peut pas ici utiliser de tabourets à un pied, semblables aux chaises à traite», note le quinquagénaire, confiant souffrir de fortes douleurs dorsales. Quant au salaire, le travailleur, soumis à la Convention nationale de la construction, le juge correct. Une rémunération qui serait même légèrement supérieure à l’accord conclu, selon son collègue qui se fait appeler Momo. Si le ressortissant français de 52 ans se réjouit que son dos tienne le coup, il se plaint, lui, de ses genoux «quasi foutus, en compote». 

 

Manque de relève

«Un problème récurrent dans la profession. C’est un boulot de dingue, mais je l’aime quand même. Il faut, dans tous les cas, être passionné pour devenir paveur», affirme l’ouvrier, poussant une brouette chargée de pierres. Le natif de Chamonix a été initié à la profession à l’âge de 15 ans et demi par des Italiens, dans le cadre d’un job d’été, avant de poursuivre sa formation à Paris. Comme Pitch, il regrette devoir ce jour-là se passer du relatif confort du tabouret et la pose sur sable, moins contraignante. Et tente de ménager ses articulations en répartissant «instinctivement» son poids sur un genou et un coude. «L’équipe soulève chaque jour quelque 10 tonnes de pavés et 4 mètres cubes de mortier et avance en moyenne de 15 à 20 mètres carrés», chiffre encore le patron. «Crevant! Mais c’est le résultat qui me booste. Et la prime du chef», sourit Momo, faisant de nouveau tinter d’une poigne assurée son marteau sur un bloc. «Elle se mérite», rétorque du tac au tac le responsable. Les trois hommes souligneront encore tous la difficulté de trouver de la relève – l’apprentissage dure trois ans. Roland Verboux veut toutefois y croire, espérant que son fils reprendra l’affaire. «Mais il restera alors au bureau...» 

Pour aller plus loin

Notre humanité questionnée

photo

Des reproductions de l’œuvre du célèbre street artist Banksy sont à découvrir à Lausanne. Voyage au cœur d’un microcosme engagé et poétique.

«Partager la beauté du monde»

Marianne Dubuis

Découpeuse d’art depuis un demi-siècle, Marianne Dubuis revisite cette pratique ancestrale en toute liberté. Rencontre à Château-d'Œx.

Ventilogaine SA: 15 travailleurs restent sans le sou

ventilogaine

Licenciés, les employés de cette entreprise aux mains d’une élue genevoise n’ont pas touché de salaire depuis deux mois. Unia exige des explications et le paiement des sommes dues.

L'art du découpage