Du mouvement lycéen à la contestation sociale, il n’y a qu’un pas. En ébullition, les Français sont déterminés à se faire entendre, malgré une répression disproportionnée des forces de l’ordre.
Depuis quelques semaines, les lycéens français montent au front pour dénoncer leurs conditions d’études et dire leurs inquiétudes pour l’avenir. Un mouvement qui a fait boule de neige, embarquant avec lui des centaines de milliers de personnes dans les rues pour crier leur ras-le-bol face à la vie chère et à la casse des services publics. A six mois de l’élection présidentielle, nos voisins bouillonnent. Analyse avec Marco Giugni, professeur au Département de science politique et relations internationales de l'Université de Genève et directeur de l'Institut d'études de la citoyenneté.
Les lycéens sont confrontés aux problèmes qu’ils dénoncent depuis longtemps. Comment expliquer que cette colère éclate maintenant?
Il y a plusieurs facteurs qui interviennent pour faciliter ou au contraire empêcher le mécontentement de se traduire en mobilisation collective: la disponibilité de ressources matérielles et humaines pour la mobilisation; le travail de «cadrage» culturel consistant par exemple à transformer un fait en un problème social, définir un responsable politique et appeler à l’action; et enfin, les opportunités politiques qui se présentent pour agir, comme une campagne électorale. La transformation des difficultés vécues individuellement en colère collective dépend beaucoup du travail de «cadrage» que peut faire un syndicat ou un parti politique. Quand on ressent un sentiment d’injustice et qu’on identifie un responsable, la protestation devient plus probable. Puis, il y a aussi un phénomène de contagion, de diffusion de la protestation d’un contexte à l’autre, ce qui explique le fait que celle-ci se produit aussi ailleurs.
Qu'est-ce qui fait des lycéens un groupe particulièrement révélateur des tensions qui traversent la société française?
Je pense qu’ils donnent un signal à la fois aux autorités politiques et à l’opinion publique. Ils permettent de voir quels sont leurs revendications, leurs désirs et leurs aspirations. En même temps, il ne faut pas oublier que, même si le mouvement compte plusieurs participants, cela reste toujours une minorité de la population et aussi du groupe en question. Quoi qu’il en soit, je pense que c’est important d’écouter ce que ces jeunes ont à dire, plutôt que de les qualifier tous de «casseurs» ou d’autres termes qui dérobent aux mobilisations leur caractère politique.
Les jeunes ont le sentiment qu’on ne leur donne plus les moyens de réussir, sans compter les inquiétudes face à l’avenir. Peut-on dire que c’est une promesse d’égalité des chances qui s’envole?
Tout à fait. C’est aussi l’expression d’un conflit générationnel: les jeunes ont l’impression que les générations précédentes leur ont laissé un monde plein de crises – économiques, climatiques, politiques – alors qu’elles avaient bénéficié de contextes bien plus favorables. Ils estiment ne pas avoir les mêmes possibilités que leurs parents ou leurs grands-parents.
Peut-on considérer que les lycéens cristallisent une colère qui existe aussi chez le reste de la population?
Les contestations sont devenues plus «pluralistes», dans le sens où des strates de la population plus larges et hétérogènes se mobilisent souvent en même temps. On parle de «normalisation» de la protestation: celle-ci est devenue plus fréquente et légitime aujourd’hui par rapport au passé, quand elle était restreinte à certains groupes plus spécifiques. Quant à l’élargissement des revendications, c’est un phénomène assez courant, à l’image des Gilets jaunes: une protestation commence sur un enjeu assez pointu et spécifique pour ensuite s’élargir et toucher des questions plus larges et fondamentales.
Il semblerait qu’en France, avec un gouvernement qui fait la sourde oreille depuis dix ans, la rue devient une manière de reprendre la parole?
Absolument, la crise de la démocratie représentative explique en partie pourquoi les jeunes, mais aussi les moins jeunes, votent moins qu’avant et préfèrent souvent agir par le biais de la protestation et descendre dans la rue.
Les mobilisations contemporaines peuvent se diffuser rapidement par les réseaux sociaux, sans organisation centrale ni mouvement syndical à l'origine. Comment l’analysez-vous?
La «numérisation» de la contestation est un aspect important. C’est à la fois signe d’une nouvelle manière de se mobiliser, mais aussi d’une transformation plus profonde de l’engagement politique. Il est vrai qu’il est devenu plus facile de mettre sur pied des mobilisations qui regroupent plusieurs personnes et groupes, mais il est plus ardu de les faire durer dans le temps. Au final, les formes plus traditionnelles d’organisation restent largement plus fréquentes aujourd’hui.
Le risque est-il que les responsables politiques instrumentalisent ce conflit social plutôt que de répondre aux problèmes qu'il révèle?
C’est un phénomène qu’on observe souvent: la récupération de la contestation à des fins électorales. C’est un risque que les organisateurs de mobilisations connaissent bien. C’est d’autant plus probable qu’on s’approche de l’élection présidentielle en France. Pour éviter cela, il faut une vision de la part de certains partis ainsi que des autorités politiques.