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Le grand sursaut dans le monde des soins vaudois

Personne avec micro
©Thierry Porchet

Sarah De Dea, secrétaire syndicale chez Unia, présente les enjeux de l’assemblée et les thèmes à explorer dans les ateliers dédiés.

Très suivie à Lausanne, la première assemblée du secteur a permis de cartographier un domaine où la souffrance au travail est devenue endémique. Les pistes pour y remédier sont désormais sur la table.

Comment répondre aux défis gargantuesques que pose aujourd’hui le monde des soins de longue durée? Que faire pour contrer des conditions de travail qui n’ont cessé de se dégrader au cours des dernières décennies? Et encore, comment mobiliser les professionnels du secteur pour mettre un terme à une dérive face à laquelle le monde politique semble avoir décidé de fermer les yeux? À ces questions, et à bien d’autres encore, Unia Vaud a décidé d’apporter des éléments de réponse en convoquant une première assemblée des soignantes – largement majoritaires – et soignants du canton.

Un premier pas qui pourrait augurer de beaux lendemains, à en juger d’abord par l’adhésion massive suscitée par cette initiative syndicale. Au cœur de la capitale vaudoise, le Cazard a ainsi fait salle comble le 21 mai, réunissant plus de septante participants qui se sont emparés avec conviction des pistes de réflexion proposées tout au long de la soirée.

Profession désertée

La première piste repose sur un constat posé par la secrétaire syndicale Sarah De Dea. Il y a plus de cinq ans, en 2021, le peuple suisse approuvait à une large majorité l’initiative pour des soins infirmiers forts, a-t-elle rappelé. Depuis lors, rien ou presque n’a changé: à l’échelle parlementaire nationale, les débats portant sur les mesures d’application de cette volonté populaire tendent à vider de sa substance le texte des initiants. À l’échelle cantonale, dans le canton de Vaud, c’est le silence. Cette inaction apparaît d’autant plus criante aux yeux d’Unia et des professionnels du terrain que les besoins n’ont cessé d’augmenter ces dernières années – conséquence du vieillissement de la population – tandis que des milliers de postes restent vacants, faute de vocations et en raison d’un abandon massif de la profession.

Les raisons de cette désertion et du manque chronique de personnel dans les structures dédiées sont connues de tous. Le secteur est en souffrance, soumis à toutes sortes de pressions, assujetti à des impératifs de rendement et à des objectifs chiffrés. Mais à Lausanne, il ne s’agissait pas seulement de dresser un constat: l’objectif était de cartographier précisément les causes d’un mal-être généralisé et d’envisager des pistes d’amélioration à travers l’apport direct des participants. «Nous avons besoin de vous pour savoir ce qu’il est possible de faire», a martelé Giorgio Mancuso, responsable du secteur tertiaire d’Unia Vaud. «Vous êtes toutes et tous des experts.»

Voilà pour les interventions introductives des syndicalistes et des membres du comité, ponctuées ici et là de touches d’humour et accompagnées d’un apéritif. Puis est arrivé le temps du travail collectif, organisé autour de quatre ateliers distincts, chacun consacré à une thématique spécifique: le racisme, la violence, l’ambiance au travail et les conditions de travail. Débattre librement, dans un climat de confiance et de bienveillance, dresser la liste des problèmes, dénoncer les dysfonctionnements, envisager des solutions: chaque atelier, réunissant une quinzaine de personnes, a apporté sa pierre à l’édifice. Une trentaine de minutes ont été consacrées à la réflexion et à la mise en commun des idées sur des paperboards; puis davantage encore pour restituer, devant l’assemblée, les conclusions des discussions. Ce fut le moment fort de la soirée, suivi avec attention et chaleureusement applaudi.

L’état des lieux qui a émergé des différentes interventions n’a eu rien de rassurant. Concernant le racisme, omniprésent dans un secteur fortement racisé, plusieurs aspects ont été soulignés, tant dans les prises de parole introductives que dans les restitutions finales. «Le racisme ajoute du stress et de la fatigue et provoque de l’épuisement au sein du personnel, a souligné Sylvie, membre du comité. Les préjugés et les biais raciaux invisibilisent les compétences professionnelles, ils les éclipsent.»

Point particulièrement marquant, souligné dans le rapport conclusif: cette forme de violence est très présente dans les relations entre collègues et constitue une source majeure de tensions. Elle alimente des spirales auxquelles la hiérarchie n’apporte que peu de soutien lorsque des situations de discrimination raciale surviennent. D’où l’idée de mieux former les cadres et les responsables afin qu’ils soient capables de reconnaître et de résoudre ce type de conflits.

Une violence minimisée

La violence verbale et physique, ainsi que les comportements inappropriés des patients, ont occupé un autre groupe de réflexion. Les participants y ont dénoncé les crachats, les insultes et divers actes agressifs, dont l’augmentation a notamment été documentée par les chiffres récents des HUG et du CHUV. «La violence n’est ni un aléa de notre travail ni une fatalité», s’est insurgée une militante. Là encore, les participants ont dénoncé la tendance des hiérarchies à minimiser ces faits. Quant à l’ambiance de travail, elle est constamment dégradée par les rythmes effrénés imposés aux soignantes. «On commence la journée avec les tensions de la veille, et ces tensions augmentent dès le matin parce qu’on n’arrive pas à transmettre correctement les informations entre une équipe et l’autre, raconte une participante. Souvent, on se demande comment on va faire pour arriver au bout de la journée.» Parmi les pistes de solution évoquées figure notamment la nécessité de mieux reconnaître la richesse qu’apportent les collaboratrices, avec leurs profils et leurs formations diverses, et de cesser les discriminations fondées sur les diplômes.

Enfin, le groupe consacré aux conditions de travail n’a pu que constater une dégradation sévère de la situation. «Avant, on pouvait passer du temps avec les patients, instaurer un dialogue; aujourd’hui, on compte les minutes, on effectue rapidement une toilette sommaire puis on s’en va, explique une soignante. Ceux qui dirigent ne connaissent rien du terrain; la hiérarchie n’a en tête que des chiffres.»

De tous ces constats, qui dessinent un paysage profondément abîmé, a néanmoins émergé un nouvel élan. Au moment de clore la soirée, lorsqu’il a fallu trouver de nouveaux membres pour le comité – courroie de transmission essentielle entre le terrain et les secrétaires syndicaux d’Unia –, une dizaine de mains se sont levées dans la salle. Le signe que le combat pour les droits des soignantes et soignants du canton repose sur un socle solide et prometteur.

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