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Le capitalisme, une double exploitation

Forêt de chênes
©Thierry Porchet/image d'illustration

L'exploitation de la nature a contribué à la crise climatique, à l'effondrement de la biodiversité et à l'épuisement des ressources.

Dans un ouvrage collectif, des chercheurs explorent les liens qui unissent l’exploitation du travail humain et la dégradation de la nature.

Pendant longtemps, on a raconté l’histoire du capitalisme comme une aventure technique et industrielle, celle des machines, des usines, du charbon, puis du pétrole. C’est en suivant une intuition formulée par Karl Marx, que Lucie Sarfaty et Mathieu Vidard, accompagnés de six autres chercheurs, reformulent ce récit éculé et renouent les liens existant entre l’exploitation du travail humain et les atteintes faites à la nature. Cet ouvrage collectif, Capitalisme, une histoire de la Terre (Ed. Les Liens qui libèrent), reconstruit un pan de l’histoire économique en contestant les trop nombreuses simplifications. 

Une vision tronquée

«Cette vision tronquée, ajoutent les auteurs, efface l’essentiel. Bien avant l’ère industrielle, le capitalisme s’est construit sur l’exploitation des terres, sur les défrichements massifs, sur l’appropriation des ressources naturelles, sur la mise au travail contrainte des corps humains et animaux, sur la circulation mondiale des plantes, des céréales, des marchandises et des populations.» A tel point qu’au Moyen Age déjà, de nombreuses céréales (riz, maïs, blé) étaient cultivées sur plusieurs continents, ce métissage accompagnant et stimulant la mondialisation des échanges. Dans un autre registre, la transformation du bois en charbon de bois a permis d’obtenir un combustible bien plus performant, mais cette activité a eu un coût environnemental, car elle a accéléré la déforestation. Quant aux monocultures, elles ont généré de véritables catastrophes. En 1845, en Irlande, un parasite a ravagé les cultures de pommes de terre – les seules pratiquées – causant une famine massive et plus d’un million de morts, et poussé deux millions d’habitants à migrer vers les Etats-Unis.

Une histoire ancienne

Sur le long terme, ces pratiques ont contribué à la crise climatique, à l’effondrement de la biodiversité et à l’épuisement des ressources, qui ne sont donc pas des accidents récents, «mais les prolongements d’une trajectoire ancienne faite de choix politiques, économiques et sociaux répétés». Ces modes de faire sont construits sur l’idéologie d’une consommation sans limites et d’une croissance que l’on croit infinie, mais qui deviennent toujours plus risquées pour de nombreuses populations (famines, montée du niveau des océans, etc.). La pénurie se transforme ainsi en «spirale de misère» qui fragilise aussi l’Etat, incapable de collecter ses impôts dans un contexte d’effondrement de l’activité. L’accélération des rythmes et des innovations alimentent par ailleurs des révoltes sociales. Dans l’Angleterre du XIXe siècle, des ouvriers artisans détruisent des milliers de métiers à tisser par peur de perdre leur emploi.

Post-croissance

Lucie Sarfaty, Mathieu Vidard et leurs collaborateurs ne défendent pas l’idée d’une décroissance généralisée, mais celle d’une post-croissance, «récit fondé sur la soutenabilité économique, la justice sociale et la redéfinition démocratique des besoins». Celle-ci implique notamment que le produit intérieur brut (PIB) ne soit plus le seul marqueur de l’activité économique, «car le PIB ne dit rien de la répartition des richesses: il peut croître alors même que la pauvreté s’aggrave, dès lors que seuls les revenus les plus élevés progressent». Dans ces conditions, et pour éviter une catastrophe écologique majeure, il importe de ralentir certaines formes d’activités économiques polluantes ou inutiles, afin de favoriser une qualité de vie durable et plus égalitaire. 

Dans cet esprit, il conviendrait d’assumer un «autoproductivisme», c’est-à-dire de privilégier les facteurs sociaux et écologiques plutôt que ceux qui sont exclusivement économiques. Derrière cette affirmation, il y a incontestablement matière à réflexion pour les forces progressistes, en particulier les syndicats. D’autant plus que, pour Lucie Sarfaty et Mathieu Vidard, cela pourrait passer par un travail plus lent, l’usage de technologies durables et non pas «high-tech», fortement polluantes, ou encore par «la réduction du temps de travail pour accompagner la décroissance de certains secteurs, tout en libérant du temps pour d’autres activités». Dans un tel monde, nous apprendrons à vivre dans les limites de la planète, non comme une contrainte, mais comme une promesse. «Cette histoire ne fait que commencer», lancent les auteurs dans leur conclusion. Effectivement, il y a encore beaucoup de chemin à parcourir, mais le temps presse.

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