La Suisse, paradis de la méritocratie, vraiment?
Certains facteurs ne sont pas pris en compte dans l’étude de l’IWP, à commencer par la fortune, pourtant déterminante pour analyser la mobilité sociale.
Une étude de l’IWP estime que le milieu familial n’explique que 16% des écarts de revenus. Une conclusion trop hâtive, selon l’économiste d’Unia Noémie Zurlinden.
La lutte contre les inégalités, bientôt un lointain souvenir? C’est en tout cas ce que l’on pourrait se dire au terme de la lecture de l’étude de l’institut de politique économique suisse, l’IWP, publiée le 31 mai 2026. L’institut basé à Lucerne a tenté de déterminer si le milieu familial dans lequel on grandit joue un rôle significatif dans les revenus que l’on perçoit une fois adulte en Suisse. Pour répondre à cette question, les auteurs ont analysé la situation de près de 700 000 personnes. Plutôt que de se concentrer sur une analyse entre les revenus des parents et de leurs enfants, les chercheurs ont quantifié «l'influence globale des facteurs familiaux, ce qui nous permet d'obtenir un indicateur global de la mobilité sociale», expliquent-ils. Ce sont donc des fratries qui sont analysées. Et le résultat marquant de l’étude est sans appel: 16% seulement des écarts de revenus s’expliquent par le milieu familial. La preuve que le libéralisme suisse a permis de vaincre les injustices? L’argument ne convainc pas vraiment l’économiste d’Unia Suisse, Noémie Zurlinden.
L'étude de l'IWP conclut que seulement 16% des écarts de revenus peuvent s'expliquer par le milieu familial. Ces résultats vous étonnent-ils?
C’est surtout la conclusion que l’étude tire des résultats, à savoir que la mobilité sociale est élevée en Suisse, qui pose question. Mais nous connaissons l'IWP. Il s'agit d'un institut qui promeut une idéologie libérale. Quand on lit une de leurs études, on s'attend à des interprétations de ce type. Ce qui m'étonne dans ce document, c'est l'absence d'autocritique des chercheurs. Comme toutes les études, celle-ci a des limites. Or elles ne sont pas prises en compte dans la conclusion des auteurs. On a plutôt l'impression qu'ils ont choisi une interprétation qui correspond à leur idéologie, en omettant les points qui pourraient la contredire.
Quelles sont les limites que vous avez relevé?
Les chercheurs testent par exemple onze variables chez les parents – comme leurs revenus, leur pays de naissance, la taille de la famille, etc… – pour essayer de déterminer la corrélation de ces variables avec le revenu des enfants. Ils obtiennent un résultat: ces onze facteurs n'expliquent que 11,7% des écarts de revenus entre fratries. Ce qui permet aux chercheurs de conclure que ces onze facteurs ne sont pas un grand obstacle pour la mobilité sociale. Sauf qu'il ne s'agit là que de onze facteurs. On ne prend pas en compte le statut de propriétaires ou de locataires des parents, par exemple, ce qui aurait pu être intéressant, ou leur position dans la hiérarchie professionnelle. L'analyse des onze facteurs n'est absolument pas suffisante pour assurer que le milieu familial n'a pas un rôle important dans la détermination du salaire des enfants. On peut en tirer une piste de réflexion, mais pas être aussi affirmatif que l'étude ne l'est. Or cette manière de faire traverse toute l'étude.
Concernant les données principales de l'étude, à savoir la corrélation entre le milieu familial et les écarts de revenus des enfants, percevez-vous d'autres limites?
Cela dépend à nouveau de l'interprétation que l'on fait. Je ne remets pas en cause les calculs réalisés par les auteurs. Mais lorsqu'on s'en sert pour dire que la mobilité sociale est grande en Suisse, c'est là que ça me pose un problème. Parce qu'il y a un grand absent dans cette étude: l'analyse de la fortune. Or c'est un facteur très important pour déterminer la capacité financière effective d'un individu. Deux personnes ayant les mêmes revenus sur quatre ans, mais où l'une est propriétaire de sa maison et de son entreprise et où l'autre est salariée et locataire, ne se trouvent pas dans la même situation.
Mais une étude ne peut pas tout analyser...
Évidemment! Mais l’absence de considération de la fortune est une limite évidente de l’étude et il aurait été honnête d'en faire mention au moins une fois dans l'article. Sauf qu'en taisant cette limite, cela permet aux auteurs d'affirmer que le modèle libéral permet la mobilité sociale et que tout le monde possède les mêmes chances de réussir, du moins à 16% près... Et ce résultat est ensuite repris comme une vérité absolue, marquée par le sceau de la science. Mais en réalité, cette seule étude n'offre pas la possibilité d’être aussi affirmatif.
On peut tout de même remarquer que d'autres pays présentent une corrélation plus haute entre le milieu familial et les écarts de revenus. Aux Etats-Unis par exemple, une étude estime que 49% des revenus s’expliquent par le milieu familial. La Suisse ressemble-t-elle plus à une méritocratie?
Il est difficile de comparer des études entre elles. On ne sait pas si les données sont similaires entre la Suisse, les Etats-Unis et l’Allemagne, pour prendre un autre pays mentionné, ni si les mêmes catégories ont été utilisées. Mais pour répondre à votre question, je ne pense pas que cette étude permet de dire si la Suisse est une méritocratie. On peut aussi mettre en avant la corrélation entre le milieu familial et le niveau d’étude. Selon les auteurs eux-mêmes, le milieu familial explique à 33% le niveau d’étude des enfants. Un chiffre élevé et intéressant, mais que les chercheurs mettent rapidement de côté, en estimant qu’il démontre simplement que le système d’apprentissage dual marche bien en Suisse et qu’il n’y a pas besoin d’aller à l’université pour gagner un bon salaire. Cette interprétation est problématique, vue que les revenus des personnes qui ont effectué un apprentissage sont plus bas et se développent moins que les salaires des personnes ayant obtenu un diplôme universitaire (selon l’OFS, un homme ayant obtenu un CFC gagnait en moyenne 6624 francs bruts par mois en 2024, contre 11 284 francs pour un homme ayant obtenu un diplôme universitaire, ndlr). De plus, beaucoup de travailleurs ont des salaires bas, même avec un apprentissage: environ un salarié ayant obtenu son CFC sur trois gagne moins de 5000 francs par mois. C’est dommage de ne pas pousser l’analyse plus loin.
Différents groupes libéraux ont repris cette étude pour mettre en avant leurs propositions politiques, à l’image du média spécialisé dans la finance Allnews, qui indique dans un article que ces résultats «montrent par exemple que la Suisse n’a aucune raison d’imposer les successions et les donations». Vous partagez cette conclusion?
Je dois avouer que je ne comprends pas cette position de la part de Allnews. Comme je l’ai dit auparavant, l’étude ne parle pas de patrimoine – et je le regrette d’ailleurs –, mais de revenu, et un peu d’éducation. Or c’est la fortune que l’on taxe lors d’une succession. Cette conclusion est à mon sens hors-sujet et montre bien comment cette étude peut ensuite être récupérée pour faire avancer l’agenda libéral.
Bühler, Jonas et Schaltegger, Christoph A. et Häner-Müller, Melanie, The Mystery of Success: How Family Background Shapes Social Mobility.