La mobilité étudiante et l’influence des chercheurs en Suisse pourraient être encore plus limitées. En jeu, la difficulté d’attirer et de retenir des talents mais aussi la crainte de l’isolement.
L’initiative «Pas de Suisse à 10 millions!» sera soumise au peuple le 14 juin prochain. Si elle était acceptée, le chaos qu’elle pourrait provoquer sur les plans politique, économique et stratégique a déjà fait couler beaucoup d’encre. L’Evénement syndical s’est intéressé aux conséquences qu’un tel projet pourrait avoir sur les étudiants, la formation et la recherche universitaire. Et là encore, les retombées pourraient être de taille.
«Swissuniversities a mandaté un avis de droit à l’été 2025 qui conclut que l’initiative, qui prévoit la renégociation de l’accord sur la libre circulation des personnes à partir d’un certain seuil de population, entraînerait des difficultés à attirer et à retenir les talents en Suisse et exposerait le pays à une probable exclusion des programmes européens de recherche et de mobilité», expose Martina Weiss, secrétaire générale de l’association faîtière des universités et des hautes écoles suisses.
Regrettable précédent
Une réalité bien connue de la Suisse puisqu’entre 2021 et 2024, après l’interruption des négociations avec l’UE, elle a été partiellement exclue d’Horizon Europe, le programme-cadre de l’UE pour la recherche et l’innovation, doté d’un budget de 95 milliards d’euros, faisant de lui le plus ambitieux programme mondial dans ce domaine.
Horizon Europe représente la deuxième source de financement de la recherche en Suisse, ce qui a fortement réduit l’accès des universités suisses aux financements européens et aux rôles de coordination. L’influence des chercheuses et des chercheurs suisses a aussi pris du plomb dans l’aile, pour qui il a été impossible de diriger certains projets ou qui en ont carrément été écartés. «Les institutions ont perdu en poids dans les consortiums européens et en attractivité pour les talents internationaux, reprend Martina Weiss. Les entreprises, notamment les PME innovantes, ont également été pénalisées, faute d’accès à ces financements. Si la Confédération a mis en place des mesures de remplacement pour compenser partiellement les financements perdus, celles-ci n’ont pas pu reproduire les avantages des programmes européens, notamment en matière de collaboration et de visibilité internationale.» Un nouvel évincement serait vraiment un coup dur en matière de visibilité pour les chercheurs suisses qui verraient leur carrière ralentir, mais aussi pour l’attractivité de notre pays et de son système de recherche qui en ressortirait affaibli.
Mobilité limitée
Autre interrogation, la question des échanges d’étudiants, qui ont eux aussi pris un coup depuis la mise à l’écart de la Suisse d’Erasmus+. Des solutions transitoires ont été mises en place, mais les possibilités sont réduites, et l’adoption de l’initiative estampillée UDC pourrait finir de compromettre la réintégration au programme. Et avec cela, les possibilités de mobilité internationale, d’échanges culturels et d’expériences à l’étranger. Cela affecterait également la formation professionnelle, en restreignant l’accès à des stages, apprentissages et partenariats internationaux.
«Erasmus+ est le plus grand réseau d’éducation du monde, souligne Sophie Wang, coprésidente de l’Union des étudiants de Suisse (UNES). Contrairement aux idées reçues, les échanges ne se résument pas à aller faire la fête à l’étranger. Ils portent les valeurs d’ouverture, de partage de connaissances, d’échanges culturels mais aussi d’opportunités professionnelles. De la même manière, on pense souvent que ce programme n’est accessible qu’aux universitaires, et c’est faux: toute personne en formation, que ce soit à l’école obligatoire, secondaire ou en école professionnelle, peut y prétendre. Il y a même des offres de formation continue pour les personnes déjà en emploi.» Pour Sophie Wang, la solution transitoire actuelle baptisée SEMP est largement insuffisante, notamment parce qu’elle exclut ce public non universitaire. «Aujourd’hui, les universités suisses doivent négocier des accords directement avec les établissements européens pour encadrer les échanges: c’est une charge administrative énorme et chronophage. Vu le contexte géopolitique actuel, la Suisse a besoin de partenaires stables. Sans quoi elle risque de prendre du retard par rapport à ses voisins, de s’isoler et de manquer cruellement de jeunes.»
Apprentis aussi touchés
Cette initiative aurait des conséquences indirectes mais importantes pour les apprentis aussi. «En affaiblissant les protections des travailleurs et en mettant sous pression les conditions de travail, elle risque de tirer les salaires vers le bas et de dégrader les perspectives après l’apprentissage», soulève Félicia Fasel, secrétaire nationale à la jeunesse du syndicat Unia. Plutôt que d’améliorer les conditions des jeunes en formation, cette initiative risque donc de fragiliser leur insertion sur le marché du travail et de rendre leur parcours plus incertain. «Pour les jeunes, c’est une question d’avenir: un apprentissage n’est attractif que s’il ouvre sur des conditions de travail dignes, des salaires corrects et des perspectives stables. Si ces garanties s’érodent, c’est toute la voie de formation professionnelle qui perd en attractivité.»