La création, un goût de paradis

Portrait de Thierry Palaz, casque de soudeur sous le bras.
© Thierry Porchet

Passionné par le travail manuel, Thierry Palaz dans son atelier, à Yvonand, vante l’efficacité de son casque de soudeur...

Après avoir exercé différents métiers, Thierry Palaz se consacre depuis une vingtaine d’années à la sculpture. De l’inventivité à la clé

«La création, c’est mon paradis sur terre. Rien n’est plus important mis à part ma famille.» Depuis une vingtaine d’années, Thierry Palaz voue une passion inconditionnelle à la sculpture. Et a développé une approche bien personnelle, mariant l’acier et la résine, jouant avec les lignes, les couleurs, la lumière, la transparence, les vides et les pleins ou encore l’ajout d’images. «Plutôt que de sculpter, je construis, je suis un chemin», précise Thierry Palaz, découpant, pliant, meulant, ponçant, soudant... pour donner vie à des volumes qui l’accaparent totalement. De grands formats mais aussi «de petits bidules», fruits de son imagination et d’une quête de l’esthétisme. Le processus de création? «Je tombe dans une idée», résume cet homme de 70 ans dessinant tout au plus une forme préalable avant de se lancer dans le vif du sujet. Et n’hésitant pas à explorer des champs inédits. Avec, à la clé, des œuvres originales et harmonieuses. «J’adore fabriquer des choses qui n’existent pas», note l’artisan, revendiquant un côté inventeur. Et ravi aussi du caractère physique de son travail, l’homme n’étant pas sportif. Une activité qui succède à une ribambelle de métiers différents.

Touche-à-tout

Le Vaudois commence par effectuer un apprentissage de mécanicien sur automobile. Son CFC en poche, il s’essaie à plusieurs jobs. A l’époque, dans les années 1970, le travail ne manque pas. Aussi va-t-il bosser comme responsable de la gestion de stocks de disques et cassettes pour un grand distributeur helvétique, installateur de stores, ouvrier sur les routes, dans une usine... Photographe autodidacte, l’homme se charge aussi durant une dizaine d’années de l’éclairage et de l’animation visuelle d’un groupe de rock progressif. «Je réalisais de grands shows avec écran de cinéma», se souvient ce touche-à-tout biberonné au groupe des Pink Floyd, Genesis, etc., et animé alors déjà de ce besoin d’innover. De tester de nouvelles techniques. Ses compétences en matière de prise d’images l’amènent par la suite à travailler une vingtaine d’années pour une agence de publicité lausannoise, couvrant notamment de nombreux festivals. «J’ai aussi largement utilisé la photo pour exprimer mes opinions: dénoncer le capitalisme néolibéral, le matérialisme, évoquer l’écologie bien avant qu’elle ne fasse débat comme aujourd’hui, etc.», raconte cet homme au cœur bien accroché à gauche, qui croquera aussi nombre de paysages. Des images de nature, objet entre autres d’une tournée d’expositions dans l'ex-Union soviétique. «J’ai eu plusieurs fois par la suite l’occasion de présenter mes clichés à Moscou où j’ai fait aussi divers reportages – j’avais un ami qui travaillait là-bas. J’ai été touché par la population. J’ai rencontré des personnes extraordinaires qui, ayant tellement souffert, ont développé une certaine philosophie d’existence.»

La liberté, un luxe

L’arrivée du numérique marque un tournant sur le parcours professionnel de Thierry Palaz. «C’est à ce moment-là que j’ai arrêté la photographie pour me lancer dans la sculpture. J’ai toujours aimé travailler avec mes mains. Voir un résultat concret. En l’occurrence, la naissance d’un objet», ajoute l’indépendant, qui commence alors par fabriquer des luminaires avant d’élargir le spectre de ses créations vendues désormais dans le cadre d’expositions régulières. De quoi contribuer à mettre du beurre dans les épinards de ce retraité, marié et père d’un grand fils de 23 ans, qui apprécie cette étape de vie synonyme de liberté. «C’est un luxe de pouvoir faire ce qu’on veut. J’en profite», note celui qui affirme n’avoir pas peur de grand-chose. Et en tout cas pas de manquer. «Jeune, j’ai vécu en Inde. J’ai passé aussi plusieurs années avec très peu d’argent. Je connais la sobriété. Elle ne m’inquiète pas. Mes limites de tolérance au manque éventuel sont de facto plus larges. C’est ce qu’on vit qui compte, non ce qu’on possède. Et tant qu’on est vivant...» Un regard qui n’empêche pas Thierry Palaz de se montrer critique face au système et, en particulier, à l’absence de partage des richesses... «Ayant grandi dans un milieu populaire, à Renens, je suis naturellement gauchiste. Mais c’est aussi une question de bon sens. De logique.»

Rieur impénitent

La question environnementale inquiète par ailleurs cet écolo de la première heure. Qui, consommant régulièrement de la viande – il adore manger –, s’écarte néanmoins de lignes jugées trop extrémistes. «Si des changements sont nécessaires, gare aux dogmes! Il faut toutefois bien sûr arrêter de transporter sur des cargos polluants des matériaux qui font trois fois le tour de la Terre. J’ignore si un retour en arrière est possible, si on peut sortir de la mondialisation, mais pour ma part, je trouverais cela romantique.» Dans tous les cas, le septuagénaire se montre sceptique quant à la capacité des humains à l’être vraiment... évoquant pêle-mêle le grand nombre de dictateurs dans le monde, des résultats de votations avec lesquels il se trouve toujours en porte-à-faux... Pas de quoi pour autant rendre cet homme amer, lui qui aime rigoler et plaisante plus souvent qu’à son tour. Sans regret – «Plus on vieillit et plus on devient intelligent» – Thierry Palaz n’imagine pas une autre existence que celle menée. Même s’il précise que la perte quasi totale de son œil droit – un accident de trottinette enfant, son souvenir le plus marquant – a changé sa vie et les rapports avec les autres. Ses utopies? Il aurait bien envie d’organiser une campagne d’affichage via des caricatures, pointant du doigt l’absurde, souvent, de notre quotidien, la fébrilité de nos existences... Avant de suggérer, en guise de conclusion, que chacun s’intéresse davantage à l’art et cesse de se mêler des affaires des autres. «Il y aurait ainsi moins de guerre...»