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«Kafalah»: des travailleurs sous tutelle

Travailleur dans les rues de Dubaï.
© Line Golestani

Dans les six monarchies arabes du golfe Persique, les travailleurs migrants constituent en moyenne 70% de la population active. Photo prise à Dubaï.

Depuis quelques années, plusieurs pays du Golfe se sont engagés à réformer leur système de gestion de la main-d’œuvre fondé sur la «kafalah». Sa refonte impliquerait toutefois de revoir complètement le modèle sur lequel ces monarchies se sont construites, et d’accorder un statut moins précaire aux travailleurs étrangers

Malgré les modifications censées améliorer les conditions de travail des travailleurs migrants, peu de choses semblent avoir changé sur le terrain, au Qatar et dans les autres Etats du GCC (Conseil de coopération des Etats arabes du Golfe). Dans les six monarchies arabes du golfe Persique, les travailleurs migrants constituent en moyenne 70% de la population active. Au Qatar et aux Emirats arabes unis, cette population dépasse même les 95% dans le secteur privé. Le statut de ces travailleurs, quel que soit leur niveau de qualification, est régi par le système de la kafalah (litt. «garantie»), faisant de l’employeur le garant (kafeel) du permis de séjour de son employé.

La kafalah tire son origine de la tradition d’hospitalité bédouine, qui imposait d’accorder aux étrangers une protection temporaire. «Les nouveaux arrivants dans la société étaient considérés comme les invités d’un autochtone, qui prenait la responsabilité légale et économique de leur bien-être et des conséquences de leurs actes.»[1]

En arabe, le terme kafalah renvoie également à l’adoption [d’un enfant] telle qu’elle est autorisée par l’islam. S’il va de soi qu’un enfant mineur confié à un tuteur (kafeel) ne peut quitter le territoire national ou la maison sans la permission de ce dernier, il devrait en être autrement des employés d’une entreprise… Dans les faits, leur situation est toutefois comparable à celle d’un enfant sous tutelle. Dans ce système, le permis de travail et l’autorisation de séjour d’un travailleur immigré dépendent d’un même ressortissant autochtone, à la fois garant ou «tuteur» et patron. Pendant la durée du contrat de travail, l’employé ne peut par conséquent pas démissionner, changer d’employeur ou quitter le pays sans la permission de son kafeel.

Comme le remarque l’Organisation internationale du travail (OIT) dans une analyse: «Beaucoup de sponsors [tuteurs] s’efforcent d’offrir des conditions de travail décentes et respectueuses. De par sa nature, ce système permet toutefois à l’employeur de bafouer les droits les plus élémentaires du travailleur dont il est le tuteur.»

A Dubaï, Sameer (prénom d’emprunt) est chauffeur pour la compagnie de taxis officielle. Originaire du Bangladesh, il se dit plutôt satisfait de ses conditions de travail. «Je prends le volant vers 5h du matin, jusqu’à 15h-16h parfois 17h, puis mon collègue prend la relève et utilise la même voiture.» Ces 10-12 heures de travail quotidien permettent au père de famille d’envoyer de l’argent à ses proches, restés au Bangladesh. «Malheureusement, les congés payés n’existent pas ici, et cela fait plusieurs années que je n’ai pas pu rentrer au pays.» Du fait qu’il est employé par la compagnie de taxis nationale, son garant est l’Etat de Dubaï. Son passeport se trouve dans un bureau de cette entreprise étatique, mais Sameer assure pouvoir le récupérer facilement. «En cas d’urgence, je peux appeler, et leur dire que je viens prendre mon passeport, il n’y a pas de problèmes. Avoir l’Etat comme kafeel est un avantage.»

«De toute façon, je ne peux pas aller en Europe»

Beaucoup de travailleurs migrants, à l’image de Sameer, soulignent que leur situation est préférable à celle de leurs concitoyens restés au pays. «Je rêverais de voir la Suisse, mais de toute façon, je ne peux pas aller en Europe, et ma famille compte sur moi…» La région du Golfe est l’un des seuls îlots de prospérité ouvrant sa porte aux travailleurs non qualifiés du reste du globe.

Depuis 2020, le Qatar, pays hôte de la prochaine Coupe du monde de football, puis les autres Etats du GCC ont entamé des réformes de la kafalah. En Arabie saoudite, l’initiative de réforme du Code du travail (Labour reform initiative) destinée à augmenter l’attractivité et la compétitivité du royaume, est entrée en vigueur en mars 2021. Parmi les évolutions notoires, un travailleur est désormais censé pouvoir changer d’emploi et quitter le territoire sans avoir obtenu l’accord préalable de son employeur.

Dans les faits, comme le dénonce Amnesty international au sujet de la situation au Qatar[2], de nombreux employeurs continuent d’exiger des personnes souhaitant se faire engager, un «certificat de non-objection» (NOC), délivré par leur précédent patron ou kafeel. Alors que la procédure de changement d’emploi devrait se faire en une dizaine de jours, de nombreux travailleurs migrants restent durant de longs mois sans réponse à leur requête. C’est finalement par un SMS laconique que la décision du Ministère du travail est communiquée au travailleur. Il s’agit le plus souvent d’un refus, si le dossier ne contenait pas un NOC. Le candidat malheureux subit alors les représailles de l’employeur qu’il a tenté de quitter, et son quotidien devient pire encore… L’exploitation à grande échelle se poursuit donc, et le Gouvernement qatari n’a pas ouvert d’enquête sur le décès de milliers de travailleurs lié à leurs conditions de travail dangereuses.

Dans des secteurs autres que celui des services et de la construction, des employés se disent satisfaits de leurs conditions de travail à l’image d’Aftab Ahmad, professeur dans une école de Djeddah en Arabie saoudite. L’enseignant ne regrette pas non plus d’avoir quitté son Pakistan natal il y a plus de vingt ans, pour venir enseigner l’anglais, puis l’arabe, dans le royaume wahhabite. «Mes sponsors m’ont toujours traité avec beaucoup d’égards, déclare le quinquagénaire. Non seulement il n’y a jamais eu de retard dans le paiement de mon salaire, mais il est également versé plus tôt lors d’occasions spéciales telles que l’Aïd.»

Lorsque Aftab et son épouse enseignaient à l’Université de Tabouk, au nord-ouest du pays, cette dernière s’est vu proposer une bourse afin d’aller faire un post-doctorat en Virginie, aux Etats-Unis. Après réflexion, le couple a finalement préféré rester en Arabie saoudite. «Nous nous sentons bien acceptés, ici. Les Saoudiens m’invitent lors de festivités locales, de mariages, et j’ai même eu l’occasion de faire l’appel à la prière et de diriger celle-ci», s’enthousiasme le natif du Pendjab.

L’inévitable retour au pays

Père de six enfants, et fier que sa fille aînée prépare un Bachelor en informatique en Malaisie, Aftab se verrait bien finir sa vie dans le Royaume. Hélas pour le Pakistanais, rien n’est moins sûr. Les Etats du Golfe n’offrent en effet d’accès à la résidence permanente et à la nationalité qu’à de rarissimes privilégiés. Au terme des rapports de travail, l’immense majorité des travailleurs étrangers n’a d’autre choix qu’un retour dans le pays d’origine.

Comme l’analyse Sebastian Castelier, spécialiste du Golfe, ces économies se sont «entièrement construites sur le caractère jetable que confère la kafalah à la main-d’œuvre étrangère». Abolir ce système priverait ces monarchies des nombreux avantages qu’il confère, comme celui de pouvoir «exporter le chômage vers les pays d’origine des travailleurs étrangers». Les élites du Golfe semblent toutefois avoir récemment pris conscience des limites du système. Le statut temporaire de ces employés, même hautement qualifiés, ne les encourageant pas à faire preuve d’investissement personnel. La croissance du secteur privé s’en trouve par conséquent limitée. Les travailleurs locaux de ces monarchies se cantonnent pour leur part aux emplois bien rémunérés et peu productifs de la fonction publique.

L'Arab Reform Initiative (ARI), un groupe de réflexion indépendant, note que les récents efforts des dirigeants du Golfe pour nationaliser leur main-d’œuvre, ont été intensifiés par la crise sanitaire, et «accompagnés d’une poussée xénophobe et d’une perception selon laquelle les migrants, principalement les cols bleus, propageraient le virus». L'ARI, qui œuvre pour des société plus démocratiques au Moyen-Orient, dénonce le fait que ces mesures de nationalisation, visant à rectifier les déséquilibres inhérents à ces économies, ont un effet dévastateur pour beaucoup de travailleurs migrants. Durant la crise sanitaire, des milliers d’entre eux ont par ailleurs été rapatriés dans leur pays d’origine sans avoir pu toucher l’entier de leurs salaires.


[1] Employer-migrant worker relationships in the Middle East : exploring scope for internal labour market mobility and fair migration, White Paper, Organisation internationale du travail (OIT), Office régional des Etats arabes, mars 2017.

[2] Reality Check 2021: a year to the 2022 World cup: the state of migrant workers rights in Qatar, Amnesty International, 2021.

«Fuir, la dernière chose à faire!»

Au Koweït où les travailleurs immigrés constituent 90% de la population adulte, une ancienne employée domestique a fondé une association venant en aide aux groupes de travailleurs migrants les plus vulnérables

Ann Abunda, originaire des Philippines est arrivée dans le petit émirat il y a bientôt 23 ans de cela. «J’ai été moi-même employée domestique avant de fonder Sandigan Kuwait avec d’autres bénévoles. Je connais donc bien les problèmes que rencontrent les employés de ce secteur.»

Les travailleurs domestiques constituent la catégorie d’actifs la plus vulnérable dans tous les Etats du GCC. Parmi cette catégorie d’employés de maison, tenus à l’écart de beaucoup de réformes du travail, Ann Abunda explique que certaines nationalités sont plus sujettes à toutes sortes d’abus que d’autres, mieux informées. L’association tente notamment de sensibiliser et d’aider les employés originaires de différents pays d’Afrique. «Beaucoup d’Africains sont trompés sur ce qui les attend ici, et arrivent au Koweït sans documents officiels, par le biais d’agences illégales. Ils ne sont souvent pas au clair avec les lois en vigueur ici et leurs droits.»

La fuite d’un employé de maison permet à son employeur de déposer plainte contre lui. «Fuir, c’est la dernière chose à faire, en cas de problème, car cela rend caduc toute autre démarche.» C’est pourtant la première chose à laquelle pensera un employé domestique en détresse. La criminalisation de la fuite dans le Code du travail des Etats du GCC incite par ailleurs beaucoup d’employeurs à dénoncer de faux délits de fuite.

L’association, grâce aux liens qu’elle entretient avec l’Etat koweïtien et l’appui de l’OIT[1] dont elle bénéficie, a pu faire amender la loi sur les travailleurs domestiques du Koweït. «Grâce à cette modification, le dépôt d’une plainte d’un employé à l’égard de son patron, empêche ce dernier d’en déposer une à son tour. C’est une évolution de taille!» se réjouit Ann. L’ancienne employée de maison devenue activiste sociale ne se fait pas d’illusion sur l’avenir de la kafalah: «Cela fait partie de la culture du Golfe et tenter de l’abolir est illusoire. On peut toutefois améliorer ce système par des petites avancées, qui garantissent plus de liberté aux travailleurs.»


[1] Comment les travailleurs domestiques se sont organisés au Koweït, voices.ilo.org, Organisation internationale du travail (OIT).

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