Jouet des multinationales

Sueur et misère pour les ouvriers chinois attelés à la fabrication des jouets de nos enfants – dans notre pays, deux babioles sur trois proviennent de l’Empire du Milieu. En cette veille de Noël, Solidar Suisse a publié un nouveau rapport sur les conditions de travail des employés de cinq usines fournissant les marques Disney, Hasbro, Lego et Mattel. Avec, à la clef, des conclusions effarantes. Dans les coulisses de la féérique Reine des neiges, dans l’ombre de fringantes poupées Barbie, derrière les bouilles candides de peluches réconfortantes ou d’amusants Playmobil se déploie un monde cauchemardesque. Un univers rassemblant des armées de migrants qui ont déserté les campagnes pauvres de la République populaire avec l’espoir de gagner leur vie. Une main-d’œuvre trimant sans relâche pour honorer les commandes des puissantes multinationales. Payés au lance-pierre, ces laissés-pour-compte du miracle économique chinois doivent effectuer d’interminables journées pour espérer joindre les deux bouts. Dans certaines fabriques, on a enregistré jusqu’à 126 heures supplémentaires par mois et 11 jours de labeur sans congé.

A l’épuisement s’ajoute la dangerosité d’un job exposant les travailleurs à des produits chimiques toxiques. Sans qu’ils bénéficient de formation suffisante ou d’équipement adéquat. Un tableau encore assombri par des manquements en matière d’assurances sociales, du harcèlement et de la violence verbale subie par les ouvrières, majoritaires, car jugées plus dociles et, souvent, avec une vie hors usine sordide. Entre des dortoirs surpeuplés et insalubres, infestés de punaises de lit, l’absence d’eau chaude, les queues pour prendre une douche... Mais qui s’en soucie? Certainement pas les grandes marques qui évacuent le problème en se réfugiant derrière des codes de conduite inopérants. Rien de plus que de la poudre aux yeux et du marketing. Mais il faut bien laisser entendre à la clientèle, susceptible de critiques et de boycott, qu’on agit dans la conformité. De fait, les Disney, Hasbro, Lego et Mattel participent largement au malheur des ouvriers. En faisant pression sur les prix et les délais de production, bien trop courts, ils contraignent les fabriques à se livrer une concurrence acharnée. Créent le terreau favorable à l’exploitation dénoncée depuis des années déjà. Et acceptent tacitement les violations répétées du droit du travail chinois et des normes internationales, indifférents à leurs obligations.

Les travailleurs sans défense – zéro chance que les syndicats alibis de la République populaire ne leur prêtent assistance – demeurent ainsi les jouets d’un système fondé sur la seule maximalisation du profit. Cette situation se révèle d’autant plus désespérante qu’elle pourrait changer, même sans le concours des cupides entreprises. Selon une enquête de GFS citée par Solidar, 80% de la population serait d’accord de payer plus cher poupées, Lego et nounours équitables – l’an dernier, les Suisses ont dépensé 460 millions de francs en jouets. De quoi nourrir la réflexion à l’heure des cadeaux pour nos chères têtes blondes. En prenant conscience du prix social et environnemental de ces achats. Et sans jamais perdre de vue la situation de ces esclaves de la mondialisation qui, œuvrant à la concrétisation des rêves de nos enfants, ne pourront pas compter sur des super-héros pour les arracher à leur cruel et injuste sort.