J’avais 16 ans en 1968!

Fils d’une famille ouvrière, je fréquentais les scouts, ma mère pensait qu’au contact de la jeunesse dorée de la Riviera vaudoise, j’apprendrais les bonnes manières, au lieu de traîner avec les gosses des mauvais quartiers. Aux boys scouts, on avait changé l’uniforme de Baden-Powell pour la chemise rouge et certains chefs nous lisaient des pages du Petit Livre rouge de Mao Tsé-Toung! En avril, j’entrais en apprentissage dans la métallurgie aux Ateliers de constructions mécaniques de Vevey, un fleuron de l’industrie vaudoise, aujourd’hui disparu. En mai, à la gare de Vevey, des filles en minijupe, veste US et cheveux au vent, nous distribuaient La Brèche, une publication subversive de la Ligue marxiste révolutionnaire. On se croyait déjà, avec un peu d’imagination, devant l’usine Renault de Boulogne-Billancourt, à Paris! Après Mai 68, les échanges entre étudiants et apprentis étaient le point de départ pour l’émancipation d’une jeunesse qui remettait en question les certitudes de la bourgeoisie vaudoise et celles du patriarcat. A l’école professionnelle de Vevey, les apprentis étaient en contact avec d’anciens soixante-huitards, qui s’étaient fait virer de la Sorbonne et de Nanterre et que leurs parents des beaux quartiers parisiens avaient inscrits en section Photographie. A Lausanne, étudiants et apprentis se retrouvaient dans les manifs du Comité d’action cinéma, en criant des quolibets du genre: «Chevallaz ça gaze ce soir!».
La séquence nostalgie et romantique étant écrite, passons maintenant à la vraie question, qui n’a toujours pas de réponse sérieuse à l’heure actuelle. Pourquoi le mouvement insurrectionnel de Mai 68 s’était-il achevé le mois suivant déjà? Débuté en mars, la révolte des étudiants déboucha sur la convergence des luttes ouvrières à la mi-mai. Jusque-là, le mouvement estudiantin n’avait pas de prise sur l’économie capitaliste, alors qu’il occupait les rues de la capitale. Mais, lorsque les travailleuses et les travailleurs avaient rejoint la lutte, la France fut totalement paralysée par la grève générale. Comme à Petrograd en automne 1917, le pouvoir était à la portée de qui voulait le prendre! Mais cette fois-ci, ni le Parti communiste ni la direction de la CGT ne voulaient s’investir dans un gouvernement révolutionnaire. De Gaulle, qui avait évité que la France soit administrée par les Anglo-Saxons en 1945, s’était réfugié en Allemagne. Finalement, le grand patronat français accepta de financer l’Etat social et l’Union soviétique renforça son contrôle sur le Parti communiste. La France évita ainsi une guerre civile, qui aurait immanquablement provoqué une intervention de l’OTAN. En juin 68, la grève générale se terminait par une augmentation des salaires et des vacances, assortie d’une diminution du temps de travail et de l’âge de la retraite; la France pensait déjà aux vacances d’été!

Jean-Claude Cochard, Les Avants