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«Il suffirait que l’opposition signe l’accord négocié à Saint-Domingue»

Manifestation Venezuela
© Keystone/EPA/Cristian Hernández

Des millions de partisans du chavisme s’opposent au retour de la droite au pouvoir et à une intervention étrangère. Le président Maduro s’appuie sur cette force. Ici une manifestation de soutien au gouvernement, le 26 janvier dernier, dans la capitale Caracas.

 

Walter Suter, ancien ambassadeur de Suisse au Venezuela, apporte son éclairage sur la crise politique et économique dans laquelle est plongé le pays

Le Venezuela est au cœur d’une tempête politique et économique dans laquelle Donald Trump, soutenu par une large coalition de pays d’Amérique latine, du Canada, de l’Union européenne, attise le feu faisant craindre une possible intervention militaire. Le 23 janvier, Juan Guaidó, l’un des chefs de l’opposition, président de l’Assemblée nationale – dont la légalité avait été invalidée par le Tribunal suprême de justice – s’est autoproclamé «président en exercice» du Venezuela. Les Etats-Unis ont immédiatement reconnu le nouveau président, suivi notamment du Canada, du Brésil, de la Colombie et du Pérou. De nombreux pays de l’Union européenne l’ont fait peu après. Le président en exercice du Venezuela, Nicolás Maduro, ne répondant pas à leur ultimatum d’organiser des élections d’ici au 1er mars. Face à une déferlante de soutiens tant politiques que médiatiques à un acte de confiscation du pouvoir, L’Evénement syndical a interrogé Walter Suter, ancien ambassadeur de Suisse au Venezuela sous le gouvernement de Hugo Chávez. Membre du Parti socialiste suisse, Walter Suter a gardé de nombreux liens avec ce pays. Interview.

Vous connaissez bien le Venezuela pour y avoir représenté la Suisse entre 2003 et 2007. Quel est votre avis sur la situation actuelle?

C’est malheureusement triste d’en être arrivé là. C’est la suite logique de toute la politique d’agression américaine depuis vingt ans. Depuis l’élection de Hugo Chávez à la tête du pays à la fin de 1998, les Etats-Unis n’ont cessé de créer des difficultés au Venezuela. Il leur était difficile de reconnaître un gouvernement de gauche qui contredit la doctrine Monroe, une doctrine vieille de bientôt 200 ans qui n’a jamais été révoquée (doctrine sur laquelle repose la politique impérialiste américaine de contrôle de l’ensemble du continent, ndlr).

Quelles sont ces difficultés?

Parmi les plus marquantes, il y a eu le coup d’Etat de 2002 contre Chávez, qui a échoué. C’était la première tentative concrète de prise du pouvoir. Plus tard, les problèmes ont été créés en arrière-plan, jusqu’à la mort de Chávez en 2013 et l’élection de Maduro. Il y a ensuite eu la chute du prix du pétrole, en 2014, qui a baissé de deux tiers sur le marché mondial. Comme c’est le revenu principal du Venezuela, cela a causé des problèmes énormes. N’importe quel gouvernement en aurait eu.

Cette chute du prix du pétrole est la première cause des difficultés économiques et sociales actuelles. Les Etats-Unis en ont profité pour entrer dans la brèche. Obama a ouvert les feux en 2015, avec un premier décret qualifiant le Venezuela de «menace pour la sécurité des Etats-Unis». Ils ont continué avec les sanctions. En août 2018, ces dernières ont été renforcées. Elles ont dérivé en une sorte de blocage, rendant encore plus difficile l’approvisionnement du pays en nourriture, médicaments et autres produits. La pénurie a aussi été organisée avec du sabotage interne. C’est un tout qui a contribué à la misère qui s’abat sur le pays. Bien sûr, il y a aussi de la corruption dans les rangs de l’administration publique et des erreurs gouvernementales. Mais comment ne pas en faire lorsqu’il n’y a plus d’argent?

Les sanctions ont conduit à un étranglement du pays, dans l’espoir que la population la plus touchée souffre davantage encore et se révolte contre le gouvernement. On assiste à une guerre de nouvelle génération, sans armes à feu.

Nicolás Maduro est-il un démocrate ou un dictateur?

Une chose ayant toute son importance n’est jamais mentionnée dans les médias: lors des élections législatives de décembre 2015, l’opposition a remporté une large majorité et Maduro a reconnu cette victoire. Mais à la suite d’une plainte pour fraude électorale, la Chambre constitutionnelle du Tribunal suprême de justice a ordonné que les quatre élus en cause, dont l’un de la coalition de gauche (GPP), et trois du MUD, plateforme regroupant les partis de l’opposition, ne soient pas assermentés. Le GPP a retiré son député, pas le MUD. La Cour a donc invalidé l’Assemblée nationale. Il suffirait à l’opposition d’annuler l’assermentation de ces trois députés pour que l’Assemblée soit remise en place. Pourquoi ne le fait-elle pas? L’opposition s’est elle-même mise hors-la-loi. Ce n’est pas une fantaisie, c’est un fait concret que les opposants peuvent corriger eux-mêmes encore aujourd’hui!

L’opposition a aussi tenté de réaliser un référendum révocatoire. Elle a récolté quelque 2 millions de signatures. Lors de leur authentification par le Conseil électoral, à laquelle l’opposition participait, il a été constaté que 600000 signatures n’étaient pas valables, dont 11000 de personnes décédées… L’opposition a laissé tomber. C’est après, en 2017, que des actions violentes, les guarimbas ont débuté. Elles ont dégénéré et fait plus d’une centaine de morts. Pour ramener la paix, Maduro a convoqué des élections à une Assemblée constituante, tenues fin juillet 2017. Il les a gagnées, l’opposition les ayant boycottées. Pourquoi ses représentants, prétendant être suivis par 80% de la population, ne se sont pas présentés?

L’année dernière aussi, les leaders de l’opposition qui auraient pu le faire ne se sont pas présentés à la présidentielle. Les deux ou trois candidats opposés à Maduro ont obtenu ensemble 33% des suffrages. Maduro a été élu par deux tiers des voix. Ces élections sont légitimes et reconnues comme telles par plusieurs organismes d’observation électorale.

L’opposition conteste pourtant leur légitimité…

Il y a un autre élément tu par les médias vu que ça ne rentre pas dans l’image qu’on veut peindre du Venezuela: le Conseil d’experts électoraux latino-américains (CEELA), un organisme important et indépendant, créé il y a quinze ans et réunissant des ex-présidents et membres du directoire de conseils électoraux de différents pays, des experts dont la majorité n’est pas de gauche, a vérifié et attesté la légalité des élections à l’Assemblée constituante. Il est venu les observer et a constaté qu’elles se sont déroulées dans les règles. Ça, on le tait!

Autre chose dont on ne parle pas, c’est le camouflet infligé par l’opposition à José Luis Rodríguez Zapatero, ancien chef du Gouvernement espagnol qui s’était mis à disposition pour mener un dialogue pour un futur pacifique du pays. Ce dialogue, débuté en septembre 2017 à Saint-Domingue, avec l’appui de la République dominicaine, a permis de trouver un accord entre gouvernement et opposition. Tout était rédigé, il ne restait plus qu’à signer. Une rencontre s’est tenue pour cela à Saint-Domingue début février 2018. Alors que tous les interlocuteurs s’étaient assis autour de la table, il y a eu un appel téléphonique. Le chef des Affaires étrangères des Etats-Unis voulait parler au chef de la délégation de l’opposition, Julio Borges. Lorsqu’il est revenu, ce dernier a dit: «Je ne signe pas!» Ce qui a provoqué la colère de Zapatero.

Maduro a signé et a convoqué les présidentielles prévues par l’accord. Et aujourd’hui, Guaidó dit qu’on ne peut pas dialoguer avec le gouvernement! Si l’opposition était conséquente, elle pourrait simplement revenir à cet accord et le signer. Maduro est prêt au dialogue, et l’a encore fait savoir la semaine dernière en demandant la médiation du pape qui s’est dit favorable si les deux parties le souhaitaient…

L’opposition n’est pas non plus unanime face à l’autoproclamation de Guaidó. L’un de ses chefs de file, Henrique Capriles, a déclaré à l’AFP que la majorité des partis de l’opposition n’était pas favorable à cette autoproclamation, et qu’ils en avaient été surpris.

Il y a des immenses manifestations à Caracas, en faveur de l’opposition, mais aussi de Maduro. Qui le soutient dans le pays?

Maduro est appuyé par environ 6 millions de personnes qui l’ont élu sur les quelque 20 millions d’électeurs. C’est ce noyau dur de chavistas que Trump et d’autres essaient de briser. Ces chavistas ne veulent pas d’un gouvernement de droite et d’une intervention étrangère. C’est cela qui fait la force de Maduro. Il y a aussi, bien sûr, des luttes internes au gouvernement, mais maintenant, pour la gauche, c’est le moment de serrer les rangs pour résister à cette extorsion du pouvoir.

Des bruits de bottes se feraient entendre à la frontière colombienne. La menace d’une intervention militaire des Etats-Unis est-elle réelle?

Des plans d’invasion sont apparus. Peut-être qu’ils préparent la guerre. La seule force qui pourrait sauver Maduro dans ce cas, c’est son important appui interne. Mais lui est prêt à dialoguer pour sortir de cette crise.

Quelle pourrait être cette sortie de crise?

Plutôt que soutenir Trump, les pays européens devraient demander aux USA de lever les sanctions. Et revoir la situation dans six mois, s’il n’y a pas de changement. Quant à l’opposition, elle peut régler simplement les choses, en signant l’accord de Saint-Domingue et en annulant les trois assermentations par lesquelles l’Assemblée nationale avait été invalidée.

Le refus de le faire démontre qu’il n’y a aucune volonté de sa part d’arriver au pouvoir par la voie démocratique. Pour moi, qui ai suivi et vécu en partie ces événements, je trouve incroyable que les médias principaux ne dévoilent pas également ces actes de l’opposition!

Le Venezuela, facteur décisif pour l’Amérique latine

Vous étiez en poste à Santiago du Chili juste après le 11 septembre 1973, quand la junte a renversé Pinochet. Y a-t-il des similitudes aujourd’hui avec le Venezuela?

J’étais à Buenos Aires et on m’a envoyé deux mois au Chili après le coup d’Etat. C’est un peu la même chose au Venezuela, mais pour l’instant les forces armées appuient Maduro. La grande différence est que les officiers ou les généraux sont issus des couches populaires moyennes à basses, alors qu’au Chili, ils venaient de familles riches, des classes supérieures.

Il y a dix ans, dans nos colonnes, vous exprimiez l’espoir d’un nouveau chemin tracé par le virage à gauche du continent latino-américain face à la crise du capitalisme. Aujourd’hui, la droite revient en force…

Le facteur décisif pour stopper ce processus, c’est de changer la situation au Venezuela. Ça a commencé avec la mort de Chávez, en mars 2013. Les Etats-Unis ont profité de l’arrivée de Maduro pour déstabiliser le pays et financer l’opposition afin de reprendre la main sur l’économie. Dès l’élection de Chávez en 1998, la droite a perdu ses privilèges. Avant, 20% de la population s’accaparait toutes les richesses et profitait de la manne pétrolière. Il y avait 60% de pauvres, dans un pays pourtant déjà riche. La droite n’a jamais accepté qu’il y ait un gouvernement de gauche. «Esto me corresponde», ce pays m’appartient, dit-elle.

 

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