Grévistes: comment se déseffacer d’un statut propre aux dominés?

Les grévistes en action la semaine dernière en France et cette semaine-ci revêtent, aux yeux de leurs observateurs, une caractéristique intéressante. Bien sûr, ils expriment des exigences concrètes portant notamment sur la réforme du système national de la retraite, évidemment fort complexe à réaliser – comme la lenteur de son processus l’atteste depuis des années.

Mais ce que leur mobilisation constitue surtout, pour le moment, c’est ce qu’on pourrait nommer un rituel d’apparition civique.

A coups de cortèges dans les villes et de calicots cristallisant des attitudes et un langage commun, un pan précis de la communauté française, incarné par ces protestataires, sort en effet de l’ombre et de l’anonymat caractérisant leur quotidienneté normale pour exiger, des minorités possédantes et dominantes aux leviers du pouvoir, qu’elles lui reconnaissent une identité spécifique.

Telle est d’ailleurs, sans doute, la définition idéale de toute lutte ouvrière ou citoyenne – où que cette lutte advienne sur la planète, et quels que soient ses circonstances et ses enjeux: elle doit non seulement porter sur des points précis, mais aussi témoigner d’individus qui deviennent porteurs d’eux-mêmes, c’est-à-dire pleins de substance propre, de désirs et de flamme. D’individus qui se «déseffacent».

Elle doit être non seulement technique, de manière à provoquer des négociations dans l’ordre comptable et matériel des choses, mais aussi humaine et culturelle au sens le plus large de ce mot, de manière à provoquer une recomposition sociologique et intellectuelle, et finalement spirituelle, de la communauté.

Un des drames les plus remarquables aujourd’hui, c’est que peu de combats sont conduits sur un front aussi large. Une fatalité s’exerce. Tout se passe comme si les grévistes ne trouvaient, pour étayer leurs exigences à l’endroit des riches, des puissants et des gérants de l’État, que les motifs reconnaissables par ces derniers. Comme si les premiers entraient maximalement dans le code des seconds au lieu d’exploiter le leur et d’en user.

Que vous preniez le monde ouvrier ou le monde homosexuel, par exemple, l’un comme l’autre se défont régulièrement de leur typicité pour entrer en tractations respectives avec le monde patronal et le monde hétérosexuel dominants: le monde ouvrier argumente essentiellement sur le plan de la durée de son travail et de sa rémunération, comme si seule l’obsédait sa jouissance de la marchandise, et le monde homosexuel, ainsi qu’on l’a constaté en France aussi ces jours-ci, ne réclame de façon générale que l’équivalent des droits dont disposent les couples hétérosexuels.

Il s’ensuit un piège et beaucoup de malheur. Le piège, c’est que les riches et les puissants remporteront forcément la partie, même s’ils auront semblé lâcher du lest. Pourquoi? Parce qu’ils auront attiré les minoritaires dans leur propre langage et les auront imprégnés, par conséquent, de leur propre système de valeurs.

Quelle que soit la tournure apparente de l’empoignade, la hiérarchie de la domination aura pu se fortifier d’un degré supplémentaire: les ouvriers auront peut-être obtenu ce qu’ils voulaient, on l’espère évidemment, mais au prix de s’aliéner eux-mêmes en face de leurs adversaires par le fait de les avoir rejoints sur le terrain de la consommation pure et simple. Et les homosexuels pourront vivre en couple légalement reconnu, mais dans la mesure où ce couple se sera confondu dans les normes régissant les couples d’hétérosexuels.

Autrement dit, les grévistes auront forcément perdu leur visage dans l’affaire. Tel est le malheur stratégique évoqué tout à l’heure: pour essayer de gagner, ils auront dû faire abstraction qualitativement d’eux-mêmes.

Notre époque a ceci de particulier qu’elle s’avère tragiquement propice à ces abrasions d’identité consenties, sans doute inconsciemment, par tous ceux qui trouvent leur sort inique et s’en vont réclamer, au Grand Guichet des Réclamations Universelles, qu’il soit aboli.

La seule révolution qu’il soit possible de rêver aujourd’hui, pour transfigurer le destin des «damnés de la Terre», selon la formule de Frantz Fanon, supposerait ainsi que ces derniers aient au préalable accompli leur propre reconquête et reconstitué leur Histoire, dont les fameuses épopées ouvrières du siècle dernier restent le plus glorieux précédent. Mais comment? Tout est là.