Grève victorieuse à Lutry!

Victoire des grèvistes devant le chantier à Lutry.
© Neil Labrador

Les travailleurs en grève sur le chantier de rénovation d’une villa ont obtenu le paiement de leur salaire de septembre et de la totalité de leurs indemnités de repas. D’autres arriérés seront encore réclamés

C’est une belle victoire, et une leçon de solidarité et de détermination donnée par la douzaine de travailleurs d’un chantier de rénovation d’une villa à Lutry. Une victoire d’étape, car tous les problèmes ne sont pas résolus. Durant trois jours, ils ont posé leurs outils. Et jeudi dernier, les salaires de septembre étant arrivés sur leur compte, ils se sont remis à l’ouvrage.

Le matin du lundi 7 octobre, ils avaient cessé le travail, car ils n’avaient pas touché un centime du salaire de septembre, ni certaines indemnités (voir L’ES du 9 octobre). Ils avaient aussi appris que leur entreprise, Domotic & Services, n’existait plus, elle avait fait faillite en 2012. Leur patron, Ivan Drobnjak, avait ensuite créé une nouvelle société en raison individuelle, elle aussi en faillite depuis 2016… Le premier jour de la grève, les travailleurs obtenaient un rendez-vous avec le patron, l’architecte et le directeur des travaux pour le lendemain. Une délégation syndicale était constituée, avec deux ouvriers, Americo et Alexandre, et deux syndicalistes, Lionel Roche et Nicolas Chappuis d’Unia. Les revendications immédiates sont le paiement des salaires de septembre, pour un montant de plus de 58000 francs, et celui de l’intégralité des indemnités de repas depuis le début des rapports de travail, soit plus de 50000 francs.

«On veut être payés et respectés!»

Mardi à 11h, les négociations débutent. Vers midi, suspension de séance. La délégation syndicale informe les grévistes, groupés devant la villa: un acompte de l’architecte sur les travaux en cours permettra au patron de verser les salaires. Mais les ouvriers ne sont pas prêts à lâcher les repas. Ce n’est pas gagné. Des bruits circulent, l’architecte accepterait de prêter au patron le montant afférant au paiement des repas, mais elle souhaite une garantie. Sa Porsche? Son bateau? «On s’en fiche qu’il ait une belle voiture. Tout ce qui compte pour nous, c’est qu’il nous paie et que l’on soit respectés», tonne le maçon Julio. Les négociations reprennent. Pendant ce temps, les ouvriers racontent ce qu’ils vivent (voir ci-dessous). A 13h, nouvelle suspension de séance. Le patron et l’architecte s’écharpent encore sur les frais de repas. «Si on arrive à obtenir leur engagement signé à ce sujet et la preuve que les salaires sont arrivés sur vos comptes, la grève sera suspendue, car tout le reste est encore à régler», souligne Lionel Roche, avant de s’engouffrer de nouveau dans la villa. Peu après, c’est le dénouement. Americo et Alexandre arrivent, sourire aux lèvres: «Nous sommes contents, tout s’est bien passé. Le patron et l’architecte s’engagent à payer les salaires de septembre et toutes les indemnités de repas. Il faudra encore récupérer les rattrapages concernant les salaires des mois précédents. Unia va faire les décomptes, il y a beaucoup de choses à regarder. Et si le 8 du mois prochain nous ne sommes pas payés, on se remet en grève!» Lionel Roche parle à son tour: «Le travail reprendra quand l’argent des salaires sera sur les comptes, demain, peut-être après-demain. Ils sont prévenus. Celui des repas arrivera dans quelques jours, par les soins d’Unia. Bravo, vous vous êtes bien battus, et vous avez bien négocié!»

Action syndicale efficace

Deux jours plus tard, le syndicaliste confirme: «Ils ont repris le boulot ce jeudi matin. Cette grève est une réussite, un succès par rapport au mandat confié par les travailleurs. Nous devons maintenant chiffrer les prétentions restantes: les temps de déplacement, les rattrapages sur les salaires conventionnels, les cotisations sociales. L’entreprise est endettée à hauteur de 100000 francs auprès des différentes caisses, AVS, LPP, Suva, etc. Nous allons calculer précisément ce que doit encore l’employeur aux ouvriers. Probablement une autre centaine de milliers de francs. Au minimum!» Conscient que le patron risque de se mettre en faillite, Lionel Roche salue l’efficacité de la grève: «Elle a permis de récupérer une somme importante et de parer à l’urgence sociale des travailleurs. C’est une manière de résoudre efficacement un tel dossier. Le recours à la commission paritaire aurait été bien plus long et incertain.» Et le syndicaliste de réclamer des mesures contre les patrons fraudeurs: «Unia demande instamment la mise en place d’un registre des entreprises et des patrons malveillants pratiquant les faillites à répétition. Leurs chantiers doivent être stoppés, et ils doivent être sanctionnés pénalement, et écartés du marché pendant des années.»

Travail avec de l’amiante, sans protection…

Autre gros problème sur le chantier: la présence d’amiante sur les murs (recouverts de plaques d’Eternit), dans les montants des fenêtres, les faux-plafonds. «Un diagnostic amiante aurait dû être effectué», note Lionel Roche. Or, des travailleurs ont démoli ou scié les murs sans aucune protection. Le chantier a bien été arrêté quelque temps par la Suva, mais les mesures de protection demandées, soit le désamiantage par une entreprise spécialisée, n’ont pas été appliquées. Ce sont les ouvriers de Domotic & Services qui l’ont fait, sans les protections requises. «Ces gens méprisent totalement leurs employés. Ils ont réalisé des économies d’échelle sur la vie des travailleurs, dans une impunité totale», s’indigne le syndicaliste.

Témoignages

Julio, maçon polyvalent
«Je travaille depuis avril pour cette entreprise. Je suis maçon depuis 47 ans. J’ai commencé à l’âge de 12 ans au Portugal. Je suis payé en catégorie B, alors que mon ancien employeur m’avait engagé en A, reconnaissant ma qualification. Mon contrat est faux, et je ne suis pas sûr qu’il paie les assurances sociales. Le salaire, on le reçoit au coup par coup, un jour il te donne 2000 francs, après 500 ou 1000 francs. Parfois, on reste deux mois sans salaire. On s’endette, c’est très dur. Les fiches de paie, c’est de temps à autre. Et on n’a jamais rien touché pour les repas et les déplacements! Il me paie à l’heure, et pas durant les vacances, il dit que c’est tout compris. Avec ce salaire, je ne m’en sors pas, les factures, la vie chère, les impôts. En plus, il nous pique les impôts à la source alors que je les paie normalement. Il m’a soustrait beaucoup d’argent. A 59 ans, j’attends avec impatience de savoir si j’aurai droit à la retraite anticipée. L’amiante? J’ai fait cinq mois de démolition sur ce chantier. C’est moi qui ai cassé partout, la façade, à l’intérieur. On ne savait pas qu’il y avait de l’amiante. J’ai dû beaucoup travailler sur ces murs, sans aucune protection, même pas un masque.

Petros*, manœuvre polyvalent
Je suis là depuis le 1er février. J’ai trouvé l’annonce sur Anibis. Un collègue est arrivé là par l’ORP. Je fais de la démolition, j’aide au chargement des camions, je pose des plinthes, du carrelage. J’ai parfois refusé de conduire le camion, on me disait de faire attention, qu’il était trop chargé. Je ne peux pas me permettre de perdre mon permis de conduire. Mon salaire, je ne l’ai jamais touché à temps. J’ai beaucoup de factures en attente. Demain, il faut que j’en paie une sinon je serai mis aux poursuites. Si je demande au patron, il me dit qu’il n’a pas d’argent. J’ai un contrat à 100% pour 3200 francs net, vacances comprises. Un jour, je devais louer un véhicule pour l’entreprise. La dame de l’agence a refusé, elle m’a dit que je travaillais pour une société qui n’existait pas! Autre chose, jeudi passé j’ai terminé le travail à 17h. Je n’avais pas de voiture pour rentrer. D’habitude, le patron nous conduit. J’ai essayé de l’appeler trois fois, il ne m’a jamais répondu... J’ai dû prendre le train, sans argent, et j’ai ramassé une amende de 130 francs! A cause de ce travail, je suis en train de tout perdre. Je n’arrive plus à payer le loyer, j’ai des poursuites, je vais me séparer… *Prénom d’emprunt.

Nermin, ouvrier polyvalent
Je travaille pour ce patron depuis deux ans et demi. Je fais de tout: maçonnerie, peinture, électricité. J’ai été accidenté à un pied sur l’échafaudage, puis à l’autre à la maison. J’ai été arrêté trois mois. Le patron m’a payé les indemnités, en plusieurs fois. Il m’a dit qu’il m’avait tout donné; or, j’ai su qu’il avait touché 5000 francs de plus de la Suva… Mon salaire est de 24 francs l’heure, avec les vacances, alors qu’il devrait être au moins de 31 francs.

Jõan Pedro, plâtrier-peintre
J’ai trouvé l’annonce sur internet. Je viens de France et ne connais rien de la Suisse. J’ai débuté fin avril. Je suis manœuvre, avec huit ans et demi d’expérience dans la plâtrerie. Je touche 3000 francs net par mois à plein temps, alors que le minimum de la CCT est autour de 4400 francs. Mes vacances ne sont pas payées. Je reçois mon salaire au compte-gouttes et il est incomplet. Il me verse en liquide. Je dois signer une feuille, mais ne reçois pas la copie. La première fois que j’ai vu le patron, dans un café à Vevey, j’étais avec ma sœur. Il m’a expliqué que des mois, il payait un peu, et d’autres plus, et qu’il me donnerait 3000 francs. Ma sœur m’a dit que ce n’était pas correct, mais que ça me permettrait d’avoir mon permis de travail et de trouver autre chose. J’ai 28 ans, je suis ici pour consolider ma vie.

Alexandre, menuisier
J’ai débuté ici en août 2018. Cela fait des mois que l’on n’a pas reçu un salaire complet. Il faut compter quatre versements pour une paie! Cela fait 11 mois que je travaille, j’ai eu 25 versements!

Americo, menuisier
J’ai deux enfants. Je travaille pour ce patron depuis un an et demi. Je n’ai reçu qu’une fiche de salaire. Je n’arrive pas à vérifier s’il paie les allocations familiales. J’ai un contrat à 29,30 francs l’heure, tout compris: vacances, fériés, etc. Cet été, j’ai pris trois semaines de vacances. A mon retour, je ne pouvais rien payer. Je suis pris à la gorge. Aujourd’hui, je devrais sortir 1800 francs pour le loyer, le mois passé c’était pareil. On a reçu une menace d’expulsion du logement. Tu travailles tous les jours et, au bout du mois, tu n’as rien. Nous voulons juste toucher notre salaire à la fin du mois!