En quête de lumière

Claude Barras, réalisateur
© Thierry Porchet

Si l’état du monde inspire à Claude Barras une vision plutôt sombre, il croit en la puissance de la vie, s’émerveille de ses mystères et de sa capacité de renouvellement.

Le réalisateur et auteur de scénarios Claude Barras travaille à son prochain film d’animation. L’écologie en toile de fond

Certains auraient pu prendre la grosse tête. Se perdre dans le tourbillon grisant du succès. Céder aux appels du pied répétés de grosses boîtes de production. Pas Claude Barras, qui, s’il juge flatteuses les différentes sollicitations et propositions reçues, les fuit, concentré sur son nouveau projet. Après l’extraordinaire et plus que mérité retentissement de son film d’animation Ma vie de courgette, couronné des plus hautes distinctions, après les innombrables séances d’interviews, cérémonies, festivals, avant-premières... le réalisateur valaisan installé à Genève est retourné à sa vie. Avec la modestie et la timidité, «un peu apprivoisée», qui le caractérisent – «J’aime raconter des histoires, tout en restant caché». Loin du tournis «excitant mais aussi fatigant et chronophage» des honneurs, du strass et des paillettes, mais heureux d’avoir pu promouvoir et porter son film vers un large public. Et bien décidé à maintenir le cap sur les valeurs humanistes qui sont les siennes avec des œuvres sensibles, dépassant le simple divertissement.

La solidarité en filigrane

Dans la douceur des rayons printaniers, assis à la terrasse d’un café, Claude Barras, 45 ans, profite de son avance au rendez-vous pour poursuivre son travail. Son temps, précieux, est actuellement dévolu à l’écriture du scénario de son prochain film d’animation. Un long métrage qui conduira ses personnages, toujours des marionnettes, à Bornéo, où il évoquera à travers leurs yeux, la déforestation à large échelle, la disparition des orangs-outans, l’exploitation outrancière des ressources de la terre... «D’habitude, je préfère m’emparer des histoires d’autres personnes et me les réapproprier. Cette fois-ci, ce sera plus compliqué», précise l’auteur et réalisateur qui projette de se rendre cet été sur place, et rencontrera différents intervenants dont des membres d’une ONG pour coller au plus proche de sa narration. Alors qu’il restera fidèle à sa signature: un récit construit à hauteur d’enfants. A travers leur regard. Leur point de vue sur le monde. Et pas de discours, mais la transmission d’idées et des questionnements par le biais d’émotions, gestes et actions de ses protagonistes. Une démarche qui parle de solidarité et de vivre ensemble. De respect de l’environnement et des animaux auxquels l’artiste porte un grand intérêt. Une approche qui interroge encore sur la disruption versus le progrès, la quête du profit et de la réussite à tout prix, au mépris des autres...

Comme une qualité honteuse

Destinés aux enfants, les films de Claude Barras dépassent largement ce seul public. Et, si lui-même n’a pas de famille, il puise dans ses jeunes années son inspiration. Cette période où le gosse d’alors, plutôt solitaire et rêveur, avait fait de la nature, «fascinante», son terrain de jeu favori. Où plus tard, en prise directe avec un monde en mutation, il s’inquiétait déjà des orientations prises. «Ayant grandi à la campagne, j’ai assisté, peu convaincu, au passage de l’agriculture traditionnelle à l’usage intensif de pesticides et d’engrais. Les paysans croyaient au progrès, à la facilité. Depuis, personne n’ignore les méfaits de l’agroalimentaire, de l’industrie, les risques pour la santé et pourtant on continue dans cette voie», se désole le quadragénaire d’une nature pessimiste qui le «force à chercher la lumière». Et sans perdre l’espoir et l’envie de lutter pour un futur meilleur.

Soulignant la richesse des échanges, Claude Barras apprécie la dynamique du travail en équipe. Un goût qu’il dit avoir hérité de son éducation. «Nous cultivions la vigne en groupe», précise le Valaisan qui, à l’adolescence, passera par une phase punk, troquant son tambour, duquel il jouait dans la fanfare villageoise, contre une batterie. Et alors qu’il effectuera un apprentissage de dessinateur en génie civil. Une formation «pragmatique» précédant celle artistique. D’abord à l’Ecole d’illustration Emile-Cohl à Lyon puis à l’Ecole cantonale d’art de Lausanne. Mais déjà gamin il dessinait, initié à cette pratique par son père, «peintre du dimanche». Un loisir à l’origine de son intérêt pour le film d’animation. «Magique de pouvoir donner vie aux dessins», note cet admirateur de Ken Loach et de Miyazaki, qui compte une quinzaine de courts métrages à son actif.

Le mayen, son atout

Loyal, irrité par la tricherie, le mensonge la trahison, Claude Barras se définit comme une personne gentille. Et s’énerve de voir certains confondre cette qualité, «devenue presque honteuse» avec de la naïveté. «Je peux alors montrer les dents» affirme-t-il, même s’il se met rarement en colère. Pour se ressourcer, le réalisateur part en montagne et pratique le parapente – «proche de la méditation avec cette nécessité d’être alors dans l’instant présent». L’artiste aime aussi passer du temps dans son mayen, à Crans-Montana. «Mon atout. Mon refuge. Pour mes jours libres. Lors de crises», lance-t-il, lui qui associe le bonheur aux moments où il parvient à lâcher prise, à oublier les difficultés de l’existence. «L’avenir s’annonce plutôt inquiétant. Alors, quand on accède à une certaine légèreté, on peut être heureux.» Mais si l’état du monde inspire à Claude Barras une vision plutôt sombre, il croit en la puissance de la vie, s’émerveille de ses mystères, de la capacité de renouvellement de la nature... «Bien plus forte que l’être humain, une toute petite chose dans l’univers. Cette idée me réconforte. M’aide à relativiser la noirceur. Me donne de l’espoir.» Et une aptitude à émouvoir le spectateur avec une sensibilité rare. On se réjouit de son prochain film...