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Eloge des villes de Suisse

Ce fut, à n’en pas douter, le jour le plus long de l’année. Ce 14 juin, si chargé d’enjeux électoraux cruciaux pour l’avenir du pays, si encombré de questions de géopolitique mondiale ayant attiré une foule dense dans les rues genevoises, restera gravé dans les annales helvétiques. Sans doute parce que l’impressionnante succession d’événements survenus dans un laps de temps aussi resserré nous a apporté des réponses retentissantes, permettant de mieux saisir ce qu’est la Suisse aujourd’hui. 

Depuis longtemps, les experts qui analysent les résultats des votations décrivent les humeurs de la nation à l’aune de ce qui nous divise et de ce qui nous distingue des régions voisines. Une frontière en particulier, le Röstigraben, a surgi à maintes reprises sur les cartes, année après année, décennie après décennie, offrant un prétexte commode pour alimenter les ressentiments des uns et des autres. Les faits les plus récents rappellent toutefois combien cette palissade imaginaire, qui sépare le monde germanophone du francophone, demeure fragile et peut à tout moment être remplacée par d’autres lignes de fracture, aux contours et aux dimensions variables.

Ainsi, quelques jours après les dernières votations, on constate que la grande barrière évoquée a, certes, tenu bon — hélas — sur la question de la réforme du service civil. De ce côté-ci de la Sarine, le «non» a prévalu; de l’autre, ce fut l’inverse. Et l’on sait que cet «autre» pèse toujours davantage en nombre de voix. Mais qu’en est-il du second grand objet soumis au peuple, l’initiative du chaos portée par l’UDC? Celui-ci a mis en lumière d’autres fractures, d’autres divisions, connues depuis longtemps mais souvent considérées, à tort, comme moins spectaculaires. Il s’agit du fossé qui sépare, en termes de sensibilités politiques, de craintes et d’aspirations, la Suisse des centres urbains de celle ancrée dans le monde rural. Un examen attentif des résultats cantonaux révèle que les villes moyennes et grandes ont opposé un refus net à la proposition populiste de la droite dure. Dans ces bastions où la proportion de résidents étrangers ou de Suisses issus de l’immigration est la plus élevée, le réflexe xénophobe a été repoussé avec fermeté. Voilà qui constitue un paradoxe. A l’inverse, ce discours a été massivement accueilli dans des régions où les étrangers ne représentent qu’une part infime de la population. Des enclaves figées au cœur d’une Suisse où tout semble demeuré inchangé depuis des siècles et où l’on se bat précisément pour que rien ne change. Cette partie du pays, craintive et repliée sur elle-même, se trouve souvent à quelques kilomètres seulement de la Suisse urbaine et ouverte sur le monde. Et elle a failli l’emporter.

La partie du pays, craintive et repliée sur elle-même, se trouve souvent à quelques kilomètres seulement de la Suisse urbaine et ouverte sur le monde. Et elle a failli l’emporter

Les villes ont également joué un rôle décisif pour d’autres objets soumis au vote. L’inscription dans la Constitution vaudoise du principe d’un salaire minimum doit beaucoup, sinon tout, aux citoyennes et aux citoyens de Vevey, d’Yverdon-les-Bains, de Nyon, de Montreux ou encore de Lausanne. Ce sont eux qui ont fait pencher la balance du bon côté et qui ont vu dans cette réforme une occasion unique d’accorder davantage de dignité aux travailleuses et aux travailleurs du canton.

Il faut désormais espérer que cet élan progressiste, qui a offert de belles victoires à la gauche, se maintiendra dans les batailles à venir. La prochaine sera d’envergure: elle prendra la forme d’un référendum quasi inévitable contre l’attaque menée par la droite parlementaire à l’encontre des salaires minimums adoptés ici et là dans les villes et les cantons. Dans ce cas précis, il n’est pas certain qu’un retour du Röstigraben, au détriment de la volonté exprimée par les habitants des villes, soit bénéfique aux travailleuses et aux travailleurs du pays.

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