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«Des résistances chargées de vie»

Manifestation femmes Argentine.
© José Cettour

Le 9 mars dernier, à l'appel du collectif Ni Una Menos, les femmes se sont mobilisées massivement en Argentine, en particulier à Buenos Aires. Elles ont dénoncé la politique d'austérité imposée par Javier Milei, ainsi que ses attaques contre tous les mécanismes de prévention des féminicides.

En Argentine, cinquante ans après le coup d’Etat militaire de 1976, des luttes multiformes s’opposent au tournant réactionnaire imprimé par le gouvernement Milei.

Cecilia Merchán n’a que 6 ans en mars 1976, lorsqu’un coup d’Etat militaire jette une chape de plomb sur l’Argentine, qui durera jusqu’en 1983. A l’adolescence, Cecilia commence à militer à Córdoba, capitale de la province du même nom, située à 700 kilomètres au nord-ouest de Buenos Aires. A partir des années 2000, elle assume diverses responsabilités politiques: députée nationale pour sa province, puis représentante de son pays au sein du parlement du Mercosur, la communauté économique regroupant l’Argentine, la Bolivie, le Brésil, le Paraguay et l’Uruguay. Lors de son passage à l’Exécutif – entre 2019 et 2021, elle occupera notamment le poste de secrétaire aux politiques d’égalité et de diversité sous le gouvernement péroniste d’Alberto Fernández –, elle contribuera à renforcer les politiques d’égalité, de diversité et de lutte contre la traite et l’exploitation des personnes. 

Aujourd’hui, Cecilia Merchán reste une militante sociale et féministe active. Elle est notamment coordinatrice de La Colectiva, une organisation sociale et féministe présente dans six provinces, comptant plusieurs centaines de militantes. Elle anime en parallèle la coopérative d’édition indépendante Chirimbote, spécialisée dans les livres pour enfants, avec pour objectif de mener une bataille culturelle contre le révisionnisme conservateur du gouvernement Milei. Et participe au groupe de musique Confusa, ancré dans sa région. Le Courrier a rencontré la militante pour évoquer les résistances multiples qui s’opposent au «président à la tronçonneuse», Javier Milei.

Dans votre histoire personnelle, qu’est-ce qui vous a amenée à devenir une militante politique et sociale?
Cecilia Merchán: Depuis toute petite, j’ai deux références fondamentales: ma mère et ma grand-mère. Nous vivions dans un petit village situé à l’intérieur du pays. Ma grand-mère me racontait des contes et des histoires qui me semblaient être des œuvres littéraires, tant son intelligence était grande. Un jour, je lui ai demandé de l’aide pour un devoir scolaire. A ma surprise, elle m’a répondu qu’elle ne pouvait pas m’épauler, car elle ne savait ni lire ni écrire. Elle m’a expliqué qu’elle n’avait pas pu aller à l’école parce qu’elle était pauvre, femme et originaire de la campagne. Ce jour-là, j’ai compris ce que je devais faire de ma vie: contribuer à changer cette brutale exclusion. A 17 ans, je suis partie étudier à Córdoba et j’ai commencé à m’engager dans un mouvement progressiste créé par d’anciens militants contre la dictature. Ce collectif menait un intense travail de base. Il a été l’un des piliers du mouvement piquetero*. Depuis, je n’ai jamais arrêté de militer.

Comment les mouvements sociaux s’organisent-ils face au gouvernement de Javier Milei?
Ce n’est pas simple de faire face à un projet aussi réactionnaire ni à un président dont nous n’aurions jamais imaginé l’arrivée au pouvoir. Mais nous avons déjà vécu une période très difficile dans les années 1990, sous le gouvernement néolibéral de Carlos Menem. Son programme ressemblait à bien des égards à celui de Milei et s’accompagnait aussi d’un démantèlement de l’Etat. Nous l’avions combattu ouvertement. Cette expérience collective a permis l’ouverture d’une période, entre 2003 et 2015, durant laquelle d’importantes avancées sociales ont pu être acquises pour les secteurs les plus marginalisés de la population. Cette expérience me permet de garder espoir aujourd’hui. L’histoire connaît des hauts et des bas, et ceux qui pensent avoir tout gagné, comme Milei et les siens, se trompent. Des mobilisations sociales continuent d’émerger, même dans les régions les plus reculées du pays. Il n’y a donc pas lieu de désespérer.

Comment s’expriment ces mobilisations?
Il faut distinguer deux niveaux de résistance, complémentaires. D’un côté, les grandes mobilisations nationales: manifestations étudiantes, mobilisations pour les droits humains, mouvements de retraités, luttes féministes et pour les diversités. De l’autre, les grèves générales. Il existe aussi des formes de résistance constantes, quotidiennes, disséminées sur tout le territoire. Moins spectaculaires et moins médiatisées, elles expriment pourtant le mécontentement d’une partie importante de la population.

Avez-vous des exemples de cette résistance citoyenne?
Elle prend des formes diverses. En juillet dernier, des dizaines de voisins de la localité de Villa Allende, dans ma province de Córdoba, se sont mobilisés pour défendre un arbre vieux de 300 ans que les autorités voulaient abattre. Ils ont subi la répression policière. Une femme a même été arrêtée. Dans d’autres localités, des habitants se sont mobilisés pour empêcher la suppression de certains services médicaux à l’hôpital municipal. On voit aussi se multiplier les marchés populaires, organisés par des petits producteurs qui tentent de commercialiser leurs produits – légumes, vêtements ou artisanat – malgré la concurrence des marchandises importées massivement de l’étranger. L’une de ces initiatives est la Foire féministe de Córdoba, très diversifiée. Sans oublier les expressions culturelles alternatives. Des musiciens populaires, parfois très jeunes, introduisent des rythmes de rock dans le folklore. Certains s’affichent clairement contre le président Milei. D’autres, sans s’opposer publiquement au gouvernement, portent des messages contestant le système. En résumé, il s’agit de centaines, voire de milliers de petites actions, qui transforment peu à peu la vie quotidienne et nourrissent d’autres initiatives. Elles sont basées sur une lutte pour la survie, mais aussi sur la volonté de réinventer l’espoir et la vie collective.

Tout cela s’inscrit dans un contexte global préoccupant…
En effet. Nos résistances s’opposent à un projet global, mortifère, qui traverse des pans croissants de la planète – des politiques antisociales et répressives de Javier Milei aux logiques militaristes qui menacent l’humanité. Nous sommes convaincus que notre résistance, en Argentine et au-delà, constitue une graine nécessaire pour que germe l’utopie dont le monde a besoin. K

Traduction Rosemarie Fournier

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