«C’est la reconnaissance d’un droit»

Madame Gjyzide Gavazaj a vécu pendant des années grâce à l’aide sociale du Kosovo, de 85 euros par mois, et au soutien de ses enfants.
© Mattia Lento

Madame Gjyzide Gavazaj a vécu pendant des années grâce à l’aide sociale du Kosovo, de 85 euros par mois, et au soutien de ses enfants.

La Suisse et le Kosovo sont parvenus à un accord sur les retraites, mais le problème des arriérés reste ouvert. Reportage dans le pays

Les pressions syndicales exercées pendant des années ont porté leurs fruits: la Suisse et le Kosovo ont fini par signer un accord qui permettra aux travailleurs kosovars de jouir de leur retraite dans leur pays. Toutefois, le problème des arriérés n’est toujours pas résolu.

Ce 28 avril 2019, nous sommes à bord d’un des nombreux vols reliant chaque semaine Zurich à Pristina, capitale du Kosovo. La ligne est presque exclusivement empruntée par les familles kosovares ayant émigré en Suisse, ou par de jeunes ressortissants suisses d’origine kosovare effectuant un voyage dans un pays qu’ils connaissent peut-être encore mal. Dans cet avion où l’on entend parler aussi bien le suisse-allemand et l’italien que l’albanais, nous commençons notre enquête sur la nouvelle Convention de sécurité sociale: un couple de retraités résidant au Tessin depuis une éternité et n’ayant jamais songé à retourner au pays ne savait rien, mais se dit heureux pour ses compatriotes; Dijamant Teneqëja, 50 ans, était au courant et nous confie ceci: «Il est important pour ma génération d’avoir la possibilité de retourner au Kosovo après une vie de labeur en Suisse.» Or, si le récent accord met fin à des années de discriminations subies par la diaspora kosovare, les problèmes et les incertitudes demeurent pour les personnes ayant pâti de l’absence d’accord depuis 2010.

Des enfants privés de leur père

Durant notre voyage au Kosovo, nous avons rencontré plusieurs personnes ayant pâti du non-versement à l’étranger des retraites helvétiques. Dans tous les témoignages recueillis, il est question de pères de famille restés, pour leur travail, des dizaines d’années loin de la maison, dans l’espoir de passer un jour leur retraite auprès de leurs enfants adultes et de leurs petits-enfants. Or, les choses se sont passées différemment. Voici ce qu’en dit Edison Dervodeli, plus jeune fils de Muharem, jardinier ayant travaillé plus de vingt ans en Suisse: «Mon père a fait un AVC en 2012, quand j’avais 15 ans. Ma demande de regroupement familial a été refusée, car en Suisse, on m’a jugé apte à subvenir seul à mes besoins.» Même en 2016, quand mon père a découvert qu’il souffrait d’un cancer, ajoute Edison, «j’ai eu beaucoup de mal à obtenir un visa de quatre semaines». Son père est mort en 2017. Durant son récit, Edison nous montre plusieurs lettres restées sans réponse qu’il avait adressées à l’Office des migrations de Bâle-Campagne, dans l’espoir de convaincre les autorités de le laisser s’installer en Suisse. Quant à sa mère Arife, qui avait rejoint son mari, elle a décidé après son veuvage, faute de contacts sociaux, de rentrer au Kosovo. Or, comme si cela ne suffisait pas, elle s’est retrouvée privée de rente de vieillesse depuis 2018. Mais c’est du passé, conclut le jeune Kosovar se voulant positif: «Je suis heureux de savoir que ma mère sera bientôt indépendante, et je pourrai au moins me dire que mon père n’a pas vécu loin de moi pour rien.»

Ali le maçon

Ali Aliu a également vécu loin de ses enfants, entre 1984 et 2012, où il a travaillé sur les chantiers au Liechtenstein et en Suisse. Nous le rencontrons avec un de ses six enfants, étudiant en Economie à l’Université de Pristina, pendant les festivités du 1er Mai. Sans être parfait, son allemand est compréhensible, avec ici ou là quelques mots italiens. Son histoire est un peu particulière: comme maçon, il a eu droit à la retraite anticipée à 60 ans, en 2012. Cinq ans plus tard, Ali a commencé à toucher comme tout le monde l’AVS. Or, mal conseillé, il a transféré en 2017 son domicile au Kosovo, perdant son droit à la retraite: «Je m’étais informé auprès du service communal, qui m’avait promis que je recevrais ma rente AVS au Kosovo.» Maintenant que le problème est résolu il rayonne, mais compte bien récupérer les deux années d’arriérés de retraite qui lui reviennent.

La colère

L’histoire la plus incroyable est celle de la veuve Gjyzide Gavazaj qui, faute de recevoir la retraite suisse de son mari, a vécu pendant presque dix ans d’une aide sociale de 85 euros. Avant de lui rendre visite, nous rencontrons Neshat Gavazaj, un de ses enfants, dans un restaurant situé à la frontière avec l’Albanie. Il nous attend à une table, avec une masse de documents qu’il a apportés en guise de preuve des années vécues en Suisse par son père. Cette histoire l’obsède: «Je ne comprends pas ce que nous avons fait de mal. Cette retraite, mon père l’a gagnée et ma mère, qui l’a attendue pendant trente ans, a vécu pendant des années dans la pauvreté. Cet accord n’est pas un cadeau, mais la reconnaissance d’un droit.» Leur situation est précaire: «Nous avons utilisé le capital du deuxième pilier pour reconstruire notre maison détruite pendant la guerre, et nous comptions sur cette retraite pour vivre.» Comme entre-temps, sa mère étant très âgée est en mauvaise santé, il est à craindre qu’elle ne bénéficie pas du nouvel accord: «Nous ne pouvons même pas retirer le capital, car il est quasiment épuisé. En effet, mon père a encore vécu quelques années après l’âge de la retraite.» Il est donc crucial, pour cette famille et pour beaucoup d’autres, que la question des arriérés soit rapidement réglée. Unia ne relâchera pas la pression sur les autorités suisses.

Traduction Sylvain Bauhofer.
Article paru dans Area du 10 mai 2019.

La question des arriérés reste ouverte

Le Kosovo est le seul Etat issu du démantèlement de la Yougoslavie avec lequel la Suisse n’est pas liée par un traité en matière de sécurité sociale, depuis le 1er avril 2010

Les conventions de sécurité sociale permettent le transfert des rentes de vieillesse et d’invalidité dans les Etats signataires, et précisent les modalités de perception des prestations à l’étranger. Depuis le 1er avril 2010, les rentes ne sont versées qu’aux ressortissants kosovars résidant en Suisse. Faute de convention de sécurité sociale, beaucoup de ressortissants kosovars retournés dans leur pays d’origine, et aussi leurs proches, ont connu des problèmes d’ordre économique ou psychologique. Pendant toutes ces années, le syndicat Unia s’est constamment efforcé d’obtenir une rapide ratification d’un tel traité: dès mai 2010, il a remis au Conseil fédéral et au Gouvernement kosovar une pétition munie de 12000 signatures; il a organisé en septembre 2010 la première réunion de mise au point entre les autorités des deux pays et, depuis lors, il n’a plus relâché la pression sur elles.

Le 30 novembre 2018, le Conseil fédéral a approuvé la nouvelle Convention de sécurité sociale entre la Suisse et le Kosovo. Le Parlement du Kosovo et le Conseil des Etats ont accepté l’accord. Le Conseil national l’a adopté à son tour, le 5 juin dernier. La Convention va donc entrer en vigueur prochainement, peut-être cet automne déjà. Cela mettra fin à la discrimination des ressortissants kosovars. Cependant, aucune compensation rétroactive des préjudices subis n’est prévue. Unia appelle désormais à trouver une solution, en vue du paiement des créances concernant la période où aucune convention avec le Kosovo n’était en cours.