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Comment vieillit-on en Suisse sans passeport à croix blanche?

Emanuela* est une des personnes témoignant dans l’exposition. A 72 ans, elle est doit continuer à travailler.

Emanuela* est l'une des personnes témoignant dans l’exposition. A 72 ans, elle est doit continuer à travailler.  

Une étude et une exposition mettent en lumière la grande précarité des personnes immigrées une fois arrivées à l’âge de la retraite

L’Observatoire romand du droit d’asile et des étrangers et des étrangères (ODAE) sort un rapport accompagné d’une exposition pour rendre visible le parcours du combattant de personnes immigrées à la retraite.

Forte de nombreux témoignages, l’étude intitulée «Vieillir en Suisse en tant qu’étranger-ère. Portraits et enjeux» met en lumière les discriminations liées à la nationalité, la classe sociale, la santé, la nationalité, le genre, le niveau de formation, la langue…

Octogénaire, Paul* a été expulsé de son appartement, et n’a plus d’adresse fixe depuis cinq ans. De nationalité américaine, il a perdu son permis C. «On ne peut pas louer un logement sans permis, et on ne peut pas garder son permis sans domicile. Je ne vois pas comment m’en sortir», a-t-il témoigné lors du vernissage de l’exposition présentée à Lausanne la semaine dernière, avant qu’elle ne soit montrée à Neuchâtel et à Genève.

Précarité multipliée par dix

Les mailles du filet social sont distendues pour les étrangères et les étrangers qui constituent un groupe hétérogène selon leur parcours migratoire et professionnel. Quand l’assurance invalidité ou l’AVS ne couvre pas le minimum vital pour ces derniers, c’est l’aide sociale qui pallie les besoins. Avec, pour conséquence, le risque que leur permis ne soit pas renouvelé. «L’insécurité d’une menace de renvoi a un fort impact sur la santé psychique et au-delà», souligne les autrices du rapport de l’ODAE, Megane Lederrey, Aude Martenot et Elisa Turtschi. Les discriminations sont d’autant plus fortes vis-à-vis des femmes parfois contraintes de continuer à travailler même à l’âge de la retraite, ou dépendantes du statut de leur mari. Sans compter l’extrême précarité des personnes qui ont un permis F (admissions provisoires) ou sont à l’aide d’urgence (requérants déboutés).

Selon le rapport, même la situation des Italiens, et surtout des Italiennes, est moins bonne que celle des Helvètes, que ce soit d’un point de vue financier et de santé. La complexité administrative génère également trop souvent le non-recours aux prestations sociales.

Lors du vernissage de l’exposition à Lausanne, différents intervenants ont rappelé la vulnérabilité de ces retraités, mais aussi leur force. La politicienne socialiste Ada Marra a souligné que les difficultés pouvant frapper des personnes suisses sont multipliées par dix lorsqu’il s’agit de seniors de nationalité étrangère. La collaboratrice de l’EPER, Elma Hadzikadunic, qui travaille sur la question depuis dix ans, a expliqué, en aparté, l’urgence de former les professionnels à ces situations spécifiques: «Visibiliser les enjeux comme le fait l’ODAE est très important pour sensibiliser les politiques, les professionnels et le grand public. Cette interdépendance entre le permis de séjour, les prestations sociales et les accords bilatéraux est très complexe. La formation et la coordination entre les différents services et les institutions manquent encore cruellement.»


Témoignages

Emanuela*, 72 ans, est d’origine brésilienne. Elle arrive en Suisse en 1999. Sans permis de séjour, elle travaille dans l’économie domestique à Genève. En 2018, dans le cadre de l’opération Papyrus, elle obtient un permis B. Elle est alors âgée de 66 ans. A la suite de sa régularisation, Emanuela dépose une demande de rente AVS avec effet rétroactif. La rente qui lui est accordée est de 296 francs par mois. Elle continue donc de travailler, et dépose une demande de prestations complémentaires (PC) qui lui sont refusées au motif qu’elle n’aurait pas 10 ans de séjour régulier sur le territoire. «Pourtant, les mêmes autorités lui avaient reconnu bien plus que 10 ans de résidence sur le territoire lorsqu’elles lui avaient octroyé son permis B», précise l’ODAE. Alors qu’elle vit en Suisse depuis près de 25 ans, Emanuela a dû demander l’aide sociale en complément de sa rente AVS.

Gina*, 70 ans, de nationalité portugaise, présente lors du vernissage, raconte: «Tant que mon mari travaillait dans la construction, tout allait bien. Quand il a eu ses problèmes de genoux, tout est devenu compliqué.» Venu du Portugal, Pedro* a travaillé 14 ans, pour le même employeur, avec des contrats à durée déterminée (CDD), entrecoupés de périodes de chômage durant les mois d’hiver. Son épouse l’a rejoint en 2008 et dépend depuis du statut de son mari qui n’est qu’au bénéfice d’un permis L. Car même si Gina travaille dans l’économie domestique, jamais aucun employeur n’a accepté de la déclarer. Menacé d’expulsion, le couple a été soutenu par la Fraternité (CSP Vaud). Après deux ans de bataille juridique, il a réussi à obtenir un permis B. Gina: «Nous devrons le renouveler en 2025. J’ai déjà peur.»

Javier*, 64 ans, de nationalité espagnole: «En janvier 2014, un échafaudage m’est tombé dessus sur un chantier. J’ai une rente AI à 100%, mais cela fait six ans que nous attendons le renouvellement du permis de séjour.» Selon l’ODAE, les autorités estiment qu’il n’aurait pas le droit de rester en Suisse, car l’accident est survenu moins d’une année après l’obtention de son titre de séjour. «Ce n’est pourtant pas ce que prévoit l’accord de libre circulation des personnes», souligne l’organisation. Le travail dans l’économie domestique de son épouse n’est pas reconnu non plus. Un recours a été déposé auprès du Tribunal cantonal.


* Prénoms d’emprunt. Témoignages tirés du rapport de l’ODAE.

L’exposition est à voir:

A Lausanne, au Forum de l’Hôtel de Ville, jusqu’au samedi 9 mars (9h-16h).

A Neuchâtel, au Péristyle de l’Hôtel de Ville, du 2 au 4 avril.

A Genève, sur la plaine de Plainpalais, du 1er avril au 30 avril.

Pour lire le rapport et pour davantage d’informations, aller sur: odae-romand.ch

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