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Colère et tristesse à Boncourt

Une croix avec, en arrière-plan, l'usine BAT.
© Thierry Porchet

L’usine BAT, où sont fabriquées les fameuses cigarettes Parisienne, occupe un espace énorme au cœur de Boncourt.

La direction de British American Tobacco a réaffirmé sa décision de fermer son usine à Boncourt, dans le Jura, malgré les alternatives présentées par le personnel. Le groupe va délocaliser sa production, entraînant la disparition de 226 emplois. Entre colère et tristesse, des salariés et habitants témoignent

Boncourt fait grise mine. La vieille usine Burrus, autour de laquelle s’est largement développé le village jurassien, n’échappera pas à la fermeture. La direction de British American Tobacco (BAT) a confirmé mercredi dernier auprès du personnel sa volonté de délocaliser la production des cigarettes en dehors de la Suisse. Les 226 emplois vont disparaître.

Le site est pourtant rentable et, à l’issue de la période de consultation, le personnel, soutenu par les syndicats Unia et Syna, avait présenté toute une série de propositions pour augmenter encore les marges d’exploitation. «Durant un mois, 36 personnes, plus de 10% du personnel, ont travaillé d’arrache-pied pour trouver des alternatives, qui, à notre avis, permettaient de maintenir les places de travail», a indiqué Yves Defferrard, le responsable de l’industrie d’Unia, lors d’une conférence de presse donnée le jour même de la triste nouvelle dans l’aula de l’école primaire, à deux pas de l’usine. Documentées et chiffrées, ces pistes ont été soumises à la direction de la multinationale du tabac, basée à Londres, qui se serait montrée, selon le syndicaliste, «impressionnée». Elles ont toutefois été écartées. Les gains escomptés n’étant, semble-t-il, pas à la hauteur des économies sur les coûts de personnel promises par une délocalisation. «BAT a décidé de poursuivre sa stratégie globale, qui concerne aussi d’autres sites en Europe.»

Magasin fermé sur la rue principale.
Des commerces ont déjà tiré le rideau le long de la route de France, qui fait office de rue principale, d’autres établissements pourraient fermer à la suite du départ de BAT. © Thierry Porchet

 

«Comme la perte d’un être cher»

Chez les salariés, rencontrés autour de l’usine et dans les bistrots, la tristesse se mêle à la colère. «Ils n’ont pas tenu compte de nos propositions, nous ne sommes que des numéros, il n’y a pas d’humanité», confie Alain*, un mécanicien affichant plus de vingt ans d’ancienneté au compteur. «Nous avons le sentiment d’avoir été trahis par un groupe pour lequel on a tout donné. Nous avons travaillé les jours fériés, renoncé à des vacances, donné sang et sueur, pour certains pendant quarante ans. Mais la direction n’a vu en nous qu’un carnet de chèques plutôt que des êtres humains. Tout le monde est rentré chez soi avec tristesse et dégoût», souligne Claude*, un opérateur. «Pour la plupart d’entre nous, cette entreprise est une famille. Nous ressentons comme une séparation sentimentale ou la perte d’un être cher.» Alain abonde en ce sens: «C’est peut-être cela le plus pénible: perdre les collègues et cette ambiance.»

Des travailleurs ne cachent pas avoir été choqués par l’attitude du membre de la direction venu présenter en anglais la décision au personnel. «Il était vautré sur son pupitre, ce n’est pas ainsi que l’on annonce la fermeture d’une boîte, c’est inacceptable», lâche un ouvrier.

Où seront désormais produites les fameuses Parisienne? La rumeur évoque la Pologne, des ressortissants de ce pays ayant séjourné dans le village ces derniers temps. «Les Polonais n’auront pas la qualité et les compétences dont nous disposons», estime Alain. Fondée en 1814 par Martin Burrus, la fabrique de tabac s’était lancée dans les cigarettes à partir de 1886. Ce n’est que 110 ans plus tard que ce fleuron de l’industrie jurassienne a été racheté par le groupe Rothmans, qui a fusionné trois ans après avec BAT.

Assemblée du personnel.
Depuis le 27 octobre et l’annonce de la fermeture, le personnel a tenu plusieurs assemblées, comme ici le 6 décembre lors du vote sur les alternatives à présenter à la direction. © Unia

 

«Ils se sont battus comme des lions»

Les licenciements devraient débuter au printemps et s’étaler par vagues tout le long de l’année 2023. Un plan social en atténuera quelque peu les conséquences. Le plan social de l’entreprise contenait des clauses d’exclusion multiples, il a été remanié au cours de seize rondes de négociations afin de bénéficier à l’ensemble du personnel. «Nous avons été attentifs aux travailleurs âgés, nous avons beaucoup amélioré les préretraites, tenu compte des situations familiales et des nécessités de retrouver un emploi. Il faut rendre hommage aux treize membres de la commission du personnel, ils ont négocié chaque virgule, ils se sont battus comme des lions et ont fait comprendre à leurs interlocuteurs qu’ils valaient plus que ce qu’on leur donnait au départ. Nous ne pouvons certes pas être satisfaits si l’on songe aux bénéfices de BAT et à ses rachats d’actions à coup de milliards, mais nous sommes largement sortis des standards du groupe», explique Yves Defferrard. «Pour ce que je mesure dans le canton du Jura, le plan social peut être qualifié de bon», reconnaît, de son côté, la secrétaire régionale d’Unia Transjurane, Rébecca Lena Cristofaro. Pour la syndicaliste, ce résultat a été rendu possible par la solidarité des salariés: «Ils sont restés au coude-à-coude jusqu’au bout.» «L’Etat veillera à la mise en œuvre du plan social accepté par l’assemblée du personnel», a déclaré le Gouvernement jurassien dans un communiqué.

Yves Defferrard face aux médias.
«BAT a décidé de poursuivre sa stratégie globale», a regretté Yves Defferrard, membre du comité directeur d’Unia, devant les médias. © Thierry Porchet

 

«Nous ne pouvions pas obtenir plus»

«Nous avions bien fait de mandater les syndicats, sans eux, nous nous serions fait bouffer en cinq minutes. Mais nous avons compris que nous ne pouvions pas obtenir plus», ajoute Claude. L’assemblée du personnel a donc approuvé à une forte majorité le plan social. Mais pas à l’unanimité. «Il faut comprendre le dépit des longues carrières, dont l’indemnité de licenciement atteint le plafond négocié et qui ne peuvent prétendre à la préretraite.» A l’instar d’Amin*: «Les jeunes vont retrouver du boulot, mais moi, j’ai passé 50 ans, ça fait près de trente ans que je suis au même poste et on va me dire que je n’ai jamais travaillé sur telle ou telle machine.»

Alain, lui, aura droit à une préretraite. Claude, pour sa part, pense retrouver un job, «moins bien payé. Ma femme va devoir reprendre le travail, elle avait arrêté de bosser pour s’occuper des enfants.»

«J’espère qu’il n’y aura pas de dépressions parmi nos collègues», nous dit-il encore, avant de sortir pour griller une sèche. Une Parisienne? «Oui, mais je vais changer de marque.»

* Prénoms d’emprunt.

«C’est la fin d’une époque»

Le départ de BAT aura aussi des conséquences sur les sous-traitants et la vie de tout le village. «C’est une catastrophe pour un petit village. Je n’ai plus aucun respect pour BAT. C’est le système capitaliste, c’est triste. Le problème, c’est que les syndicats ne sont pas assez forts.» Le patron du café de la Rotonde, Kamal Ahmed, est abattu. Derrière les vitres de son établissement, on aperçoit la grande usine située de l’autre côté de la ligne de chemin de fer. Une poignée d’ouvriers s’y retrouvent régulièrement autour d’une bière. «Je pense perdre 1500 francs par mois, c’est beaucoup pour un petit bistrot», assure le bistrotier. Sur cette route de France, qui fait office de rue principale, plusieurs commerces ont déjà tiré le rideau, projette-t-il aussi de fermer? «Je ne peux même pas me le permettre, j’ai 60 ans et je n’ai que ce café.»

Kamal Ahmed, le patron du café de la Rotonde où se retrouvent régulièrement des ouvriers de l’usine.
Kamal Ahmed, le patron du café de la Rotonde où se retrouvent régulièrement des ouvriers de l’usine. © Thierry Porchet

 

Un peu plus loin vers le centre se détache la cordonnerie tenue par Michel Maitre. «Je suis dépité. Boncourt, c’est Burrus, on a toujours été dépendants de cette entreprise pour tout. Les Burrus m’ont fait travailler. Nous ne faisions rien sans eux, aucune manifestation», explique-t-il, en nous montrant une affiche pour le cross de Boncourt de 1989, sponsorisé par Parisienne. «Celui qui entrait chez Burrus avait l’impression qu’il n’y avait rien de mieux sur Terre, c’était très paternaliste, il y avait de sérieux avantages. Nous étions gâtés, nous avions tout et aucun problème. C’est la fin d’une époque. C’est triste, car c’est une boîte qui gagne encore de l’argent.» Le cordonnier confie avoir hésité à descendre son drapeau jurassien pour le remplacer par une crêpe noire.

Affiches d'événements sponsorisés par Parisienne.
«Nous ne faisions rien sans Burrus, aucune manifestation»: des affiches pour des courses sponsorisées par Parisienne. © Thierry Porchet

 

On comprend vite en débarquant à Boncourt à quel point la famille Burrus et leur manufacture de tabac ont imprimé leur marque sur la vie du village. Ce n’est certes pas ici la seule usine, puisqu’on y trouve Sonceboz (microtechnique) et ETA (horlogerie), mais les 1600 habitants bénéficient de nombreuses infrastructures financées par la générosité des six générations de la dynastie et surtout, ne l’oublions pas, par le travail de leurs employés: salle communale, stade, piscine ou jardins publics; tandis que la mairie et des homes sont installés dans les anciennes maisons de maître des Burrus. Tous ces bâtiments, il faut les entretenir, Michel Maitre en sait quelque chose, il siège à l’exécutif communal. BAT pesait jusqu’au quart du budget de la commune, dès 2024, il faudra se passer de cette manne. Tout le monde regrette que Rolex n’implante pas son nouveau site de production à Boncourt plutôt qu’à Bulle. «Nous avons refait le budget 2023. Notre village va survivre, même si on ne sait pas encore comment. En attendant, je rêve d’une chose, c’est que tous arrêtent de fumer…»

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