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Coghuf, peintre engagé, censuré, puis célébré

Le tableau Bewegung, à Moutier
DR

Bewegung (Ouvriers sur le chemin de l’usine), peint entre 1932 et 1934 est visible actuellement à Moutier.

Moutier met à l’honneur l’artiste bâlois, dont un tableau représentant des ouvriers a suscité, dans les années 1930, une controverse révélatrice de son époque.

Il est de ces artistes qui ont le chic pour disparaître des mémoires et des honneurs, avant de ressurgir périodiquement, au gré des circonstances, après des décennies d’oubli. Ernst Stocker (1905-1976), connu sous le nom de Coghuf, appartient à cette catégorie. On avait perdu sa trace depuis les années 1970, époque à laquelle une grande rétrospective lui avait été consacrée à Bellelay. Bâlois de naissance, l’artiste était en quelque sorte un Jurassien d’adoption: ayant choisi de s’établir durablement dans les Franches-Montagnes, il y avait trouvé une nouvelle source d’inspiration artistique. Rien d’étonnant, dès lors, à ce que le peintre ressurgisse aujourd’hui, cinquante ans après sa mort, à proximité de ces contrées, dans le même canton. A Moutier, l’annexe du Musée jurassien des Arts lui ouvre ainsi grand ses portes pour une rétrospective que l’on n’attendait plus. Conçue par le commissaire d’exposition Yves Guignard, avec le concours des conservatrices du musée, cette manifestation offre au grand public l’occasion de redécouvrir une figure marquante.

Soupçonné de propagande bolchévique

Parmi les traits distinctifs de Coghuf figure son engagement, perceptible dans sa sensibilité au monde ouvrier et aux injustices sociales de son temps. Cette inclination lui a valu quelques mésaventures. L’une d’elles illustre particulièrement bien les obstacles auxquels il s’est heurté: la controverse suscitée par son tableau Bewegung (Ouvriers sur le chemin de l’usine), peint entre 1932 et 1934. Cette grande huile sur toile de jute, aux dimensions imposantes (276 × 347 cm), présente des similitudes avec Travailleurs rentrant chez eux, peint en 1913 par Edvard Munch. Elle répond surtout à un concours lancé par le Kunstkredit Basel-Stadt, qui souhaitait orner le hall des guichets de la poste principale de Bâle d’une œuvre picturale. Coghuf remporte le concours, mais son choix ne fait pas l’unanimité. Et pour cause.

Yves Guignard, qui a consacré une monographie au peintre en 2023, a retrouvé les traces de la discorde qui a entouré cette décision: «Deux membres du jury représentaient la Confédération, qui était partie prenante de l’opération puisque la Poste était une régie fédérale. Ces jurés ont été scandalisés par le message véhiculé par le tableau retenu. Ils ont dénoncé la situation auprès du conseiller fédéral chargé de la Culture, évoquant la présence d’une “masse amorphe moulée selon des idéologies étrangères”. En gros, on estimait que cette œuvre relevait de la propagande bolchévique.» Alors que le continent traverse une grave crise économique et que la peur du péril rouge agite les milieux bourgeois et conservateurs, un tel message ne pouvait être toléré.

Les autorités tentent donc de censurer l’œuvre. C’était compter sans le réseau d’amitiés et de soutiens dont bénéficiait le peintre. Une intervention se révélera décisive: celle du collectionneur Robert Hess (1894-1974), propriétaire de l’Hôtel du Jura, à Bâle. Coghuf lui doit d’avoir pu amadouer le conseiller fédéral Philipp Etter, farouche opposant au verdict du jury. «Le tableau trouvera donc sa place à l’endroit initialement prévu, explique Yves Guignard. Il y restera accroché pendant une vingtaine d’années avant de quitter les lieux, pour une raison qui n’a pas pu être élucidée, et de céder la place à une pièce de l’artiste Judith Müller.»

Un retour dans l’espace public?

Dès lors, le destin de Bewegung, à l’image d’une part importante de l’œuvre du peintre, bascule peu à peu dans l’oubli. Certes, peu après son décrochage, le tableau est présenté lors d’une rétrospective organisée à la Kunsthalle de Bâle. En 1972, il réapparaît à l’abbatiale de Bellelay, à l’occasion d’une nouvelle exposition. Mais, entre ces deux événements et depuis sa dernière présentation au public, l’œuvre végète dans les entrepôts. De Coghuf, on ne peut alors guère admirer que les réalisations installées dans l’espace public, comme la mosaïque ornant la façade de l’Université de Bâle ou les fresques disséminées ici et là dans le canton du Jura.

Et comme si cela ne suffisait pas, le temps a fini par laisser ses marques sur Bewegung. Des moisissures, des craquelures dans la peinture et des ondulations du tissu ont altéré la toile. Une restauration s’imposait donc à l’occasion de l’exposition de Moutier. «Nous avons réussi à récolter 20000 francs, ce qui nous a permis de financer les interventions les plus urgentes», précise encore Yves Guignard. En attendant que le tableau retrouve pleinement son éclat d’origine, le conservateur, qui a contribué à cette redécouverte de Coghuf, nourrit un dernier souhait: «Que cette fresque retrouve sa place dans l’espace public, comme l’artiste l’avait prévu à l’origine. Un premier pas a été franchi dans ce sens. Les propriétaires de l’œuvre pourrait en faire don au canton du Jura, comme cela a été récemment le cas pour une autre tableau du peintre en sa possession. L’espoir renaît.» 

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