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Au cœur de Lausanne, une place-monde

Photo de manifestation devant la place Saint-François
©Olivier Vogelsang

Du calme d'un après-midi à l'agitation d'une manifestation pour le climat, Olivier Vogelsang a capturé la vie qui a traverse la place Saint-François.

Scrutée par le photographe Olivier Vogelsang, la place Saint-François dévoile ses atouts étonnants et ses histoires discrètes dans «Sainf», ouvrage qui raconte sept ans d’explorations urbaines.

Qu’on se le dise d’entrée, la place Saint-François porte mal son nom. Non pas que cette portion topographique de la ville de Lausanne trahisse d’une manière ou d’une autre le moine italien – fondateur de l’ordre des Franciscains – dont elle tient le patronyme. Non. C’est qu’en la parcourant, on n’échappe pas au sentiment qu’il y a là quelque chose d’insaisissable autour de l’église du même nom et de ses environs immédiats. D’insaisissable et de quasi incohérent sur le plan urbanistique: à votre gauche, voilà une tranche de ville ancienne avec ses squares et ses ruelles pavées; à droite, un tout autre décor s’offre au passant. Un axe routier encombré de véhicules pressés, longé par un bâti autrement plus récent. Bref, on est loin de l’espace enserré et homogène qu’on associe à une place traditionnelle.

C’est peut-être pour cela, et pour d’autres raisons encore, que ce nœud incontournable de la capitale vaudoise, césure entre des époques éloignées où l’on attend le bus, boit un café, conduit ou marche tout simplement, se prête mieux que tant d’autres à une exploration prolongée. C’est ce qu’a fait le photographe Olivier Vogelsang, reporter au long cours, auteur de plusieurs publications, récipiendaire de nombreux prix et collaborateur de L’Evénement syndical.

Le temps devant soi

Le Genevois y a plongé son objectif entre 2019 et 2026. Une éternité! Le résultat en valait bien la peine: Sainf, ouvrage opulent qui vient de paraître, aligne des récits saisissants, laisse entrevoir des destins pluriels et parfois cabossés, capte l’insolite ou l’incongru et parvient à donner un goût puissant à des scènes du quotidien qu’on croirait ordinaires. Une place-monde se déploie ainsi au fil des pages – l’ouvrage en compte 204 –, restituée par un regard empathique, qu’on pourrait qualifier d’amoureux tant les lieux et les personnages qui les traversent apparaissent immédiatement comme familiers.

La démarche de l’auteur, longue et patiente, marque une rupture par rapport à ce qu’on lui a connu jusqu’ici. Longtemps habitué aux zones de conflits dans le monde, Olivier Vogelsang a traversé les pays et les continents pour le compte de plusieurs titres de presse en Suisse. Un concentré de cette vie-là, qui appartient désormais à son passé, on l’a retrouvé dans Fractures (Editions Till Schaap, 2018), livre qui retraçait vingt-cinq ans de photojournalisme. Aujourd’hui, les oscillations frénétiques liées aux guerres dans le monde ont laissé la place au temps long et à un cadre géographique délimité. «D’une certaine manière, je considère Sainf comme ma publication la plus aboutie, remarque l’auteur. Parce que cette phrase qui n’a pas cessé de revenir auparavant, ce “je n’ai pas assez de temps”, n’a jamais surgi dans ce cas.»

Portrait d'Olivier Vogelsang
Le photographe Olivier Vogelsang, auteur de «Sainf». ©Thierry Porchet

Le photographe a donc pris le temps qu’il fallait, tout d’abord pour trouver son terrain de jeu. Il a cherché et il a hésité. Il a pris des clichés jusqu’à ce qu’une image fasse tout basculer. Elle est là, au début de l’ouvrage: une vue en contre-plongée, saturée de flocons de neige, de l’ouverture du tunnel qui mène à Saint-François depuis la rue de la Grotte. Une silhouette semble suspendue au centre, des bouts de façades encadrent le tout et, au fond, elle. L’église, qu’on aperçoit à travers un bout de toiture et sa flèche. «J’ai eu tout de suite le sentiment que cette image allait être le point de départ du projet.»

Foules et personnages en portrait

Olivier Vogelsang imagine poursuivre l’opération durant une année, en alignant des séries d’images à travers les saisons. «Ces séquences de paysages au loin ou de simples bancomats qui reviennent sous forme de variations, apportent une respiration au livre.» Sept ans durant, armé d’un appareil moyen format, le photographe a volé des bouts de ses journées, entre un mandat et un reportage, pour filer vite vers Saint-François. «Si, par exemple, en arrivant à la gare de Lausanne, je me rendais compte qu’il y avait de bonnes conditions pour y aller, un simple brouillard ou une lumière particulière, je montais en vitesse. De même qu’en passant par là, et je l’ai fait des centaines de fois, j’ai toujours gardé l’appareil prêt.»

C’est ainsi qu’ont surgi des personnages, sous une forme proche du portrait. Qu’ont été captées des situations étonnantes. Et qu’un récit a pris forme, en faisant dialoguer côte à côte des photos aux affinités évidentes. D’une tout autre manière, en programmant sa présence sur les lieux, Olivier Vogelsang a rencontré et raconté les foules. Celles qui ont gonflé d’innombrables manifestations politiques – la Grève du climat en 2019, notamment –, celles qui avaient trait à des événements sportifs – le Tour de France – ou encore celles qui animaient des activités socioculturelles majeures – Lausanne Jardins, tous les quatre ans.

Des milliers de clics sur le boîtier et autant d’images ont été stockés. Un jour, il a fallu tout de même se décider à mettre un point final à cette longue histoire. «Evidemment, dans ces cas, il n’y a pas de dernière photo, celle qui clôt le sujet. Pour en arriver là, j’ai tout simplement écouté l’envie de passer à autre chose.» Sainf, bel objet préfacé par Frédéric Pajak et complété par une postface de Raphaële Bertho, entre désormais dans la ville et dans le monde, témoin d’une époque et relayeur des traces que Lausanne a laissées derrière elle durant sept ans.

Sainf, par Olivier Vogelsang, Ed. Scheidegger & Spiess, 204 pages, (2026).

Sainf, c’est aussi une expo

Pour s’approcher du travail d’Olivier Vogelsang, on peut également se rendre à l’exposition supervisée par le commissaire Sylvain Ménétrey. A l’intérieur de l’église Saint-François, quarante tirages aux formats disparates permettront de suivre et d’apprécier pleinement les récits en images conçus par le photographe. A l’extérieur, sous les arches de l’église, et dans un tout autre format, de grandes bâches perforées s’inscrivent dans le paysage urbain et invitent à un voyage immersif. Ces deux autres pans de Sainf, qui accompagnent la parution du livre, resteront visibles et accessibles au public jusqu’au 1er novembre.

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