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«Manger, c’est voter trois fois par jour»

Portrait d'Anne Chevevard.
© Thierry Porchet

La présidente de Faireswiss pour un prix du lait équitable, Anne Chenevard, milite pour une reconnaissance du travail des paysans.

Agricultrice et infirmière, Anne Chenevard milite pour des prix équitables. Elle préside l’organisation Faireswiss

Depuis le 25 avril, ses vaches vivent en stabulation libre et vont se faire traire lorsqu’elles le veulent… par un robot. «C’est une grande révolution», confie Anne Chenevard avec un grand sourire, en nous accueillant chaleureusement dans son appartement sous les toits, dans la ferme familiale de Corcelles-le-Jorat. Septième génération d’agriculteurs, elle a investi dans une machine à traire dernière génération. «Malgré l’âge de mon troupeau, comptant des grands-mères de 12 ou 13 ans, elles s’y sont habituées en quelques jours», explique la productrice de lait, étonnée de leur capacité d’adaptation et heureuse de retrouver un peu de liberté. «On a pu partir toute la famille en vacances, une semaine entière, cet été!» Plus besoin non plus de se lever à 5 heures du matin. «J’ai l’impression de faire des grasses matinées maintenant», lance-t-elle en précisant se réveiller à 6h15. L’hyperactive – au point de donner le tournis à son fils adolescent – n’a jamais rechigné au travail, même si feu son père la trouvait parfois paresseuse. «Il avait de la peine à comprendre que je veuille me simplifier la tâche pour avoir davantage de temps libre. Travailler en binôme n’était pas toujours facile, même si on s’aimait vraiment.» Anne Chenevard a représenté le «non-choix». «Mon père a dû faire un deuil: mon frère ne voulait pas reprendre la ferme. Ma sœur non plus. Alors je l’ai prise!» Après un diplôme d’horticultrice, et un autre d’infirmière, elle obtient un CFC agricole.

Lignée de paysannes

Elle n’est pas la première femme de la famille à avoir pris les rênes du domaine. Dans les années 1860, Rosalie Porchet hérite de la ferme, avant de la transmettre à sa fille Elisa qui sera, de surcroît, rejointe par son mari Gustave Chenevard. «C’était révolutionnaire pour l’époque. Et même encore aujourd’hui, souligne Anne. Ma mère, comme tant de femmes de paysans, s’est sacrifiée pour que la ferme tourne, sans salaire, sans couverture sociale, sans LPP... Heureusement, de plus en plus de femmes sont propriétaires. Le changement est en marche, mais il est plus lent dans le monde agricole qu’ailleurs.»

Elle ne mâche pas ses mots, Anne Chenevard. Critique, elle parle vite tant elle a à dire sur le monde paysan et sur la grande distribution. «Le duopole Migros et Coop fait la pluie et le beau temps et dicte notre manière de produire. La grande distribution engendre une chaîne de pauvreté et dévalorise notre travail: le prix moyen pour le lait oscille entre 60 et 70 centimes par litre seulement», s’insurge la militante, qui soutient la campagne d’Uniterre pour des prix équitables. «Un observatoire des marges est nécessaire, tout comme l’interdiction d’acheter au-dessous des coûts de production – mais encore faut-il savoir comment on les calcule. Le paysan supporte tous les risques. Sans paiements directs, qui représentent finalement des subventions pour nos acheteurs, on ne s’en sort pas. Producteurs et consommateurs sont les dindons de la farce. Migros et Coop sont pourtant, à la base, des coopératives sociales. Aujourd’hui, elles doivent redevenir de vrais partenaires, au lieu de nous écraser.»

Le lait suisse en péril

Anne Chenevard milite chaque jour depuis qu’elle a cofondé Faireswiss pour un prix du lait équitable à 1 franc le litre reversé au producteur. «Le nombre de vaches est historiquement bas, mais le prix du lait ne remonte pas. Notre grosse crainte, c’est que la protection douanière tombe. La grande distribution ne se gênera pas pour s’approvisionner ailleurs.»

Au niveau des autres filières, elle appelle de ses vœux le lancement d’une initiative interdisant le calibrage des produits de la ferme. «Le gaspillage est tel! Des récoltes sont refusées par la grande distribution juste parce que les carottes sont trop pointues ou que les pommes de terre ont des trous… Il s’agit de sensibiliser le consommateur, pour éviter le tourisme d’achat, et redonner de la valeur à la nourriture. Manger, c’est voter trois fois par jour! C’est aussi à nous, paysans, de prendre notre destin en main.» Un combat qui s’affaiblit avec la diminution du nombre d’agriculteurs. Un exemple: en 1996, ils étaient 44000 producteurs de lait contre 17000 aujourd’hui. «Les collectivités publiques ont aussi un rôle à jouer. Des villes, comme Lausanne, au travers de leurs accueils parascolaires, des hôpitaux et des EMS achètent notre lait équitable. Mais souvent, les budgets des collectivités sont trop faibles pour acheter localement. C’est aussi à ce niveau-là qu’il s’agit de promouvoir les produits locaux et équitables.»

L’autonomie est essentielle pour celle qui nourrit son bétail avec son propre fourrage. «Importer du fourrage de France par exemple fait monter le prix de la luzerne, privant le paysan français de nourriture pour son bétail!» Anne Chenevard se souvient aussi de la pauvreté des petits paysans péruviens rencontrés lors de ses deux séjours mémorables d’une année dans un orphelinat.

Femme-courage, elle a encore de l’énergie à donner à ses patients du CHUV, en tant qu’infirmière. «J’aime ce métier et j’adore mes collègues. C’est ma bouffée d’oxygène», relate-t-elle avec son sens de la formule. «Ça me permet aussi de relativiser les problèmes de la paysannerie. Ce n’est pas facile non plus ailleurs. C’est ma piqûre de rappel, mon équilibre.» Son fil rouge entre les deux: «Le soin aux gens, le soin aux bêtes.» Elle souligne:

«Je m’en sortirais mieux en travaillant davantage à l’hôpital et en privilégiant une production extensive – par exemple en laissant davantage de terre en jachère – source de subventions directes. Mais je me sens investie d’une mission: celle de nourrir la population!»

Elle est pourtant heureuse que son unique fils de 15 ans, qu’elle élève seule, commence un apprentissage d’électronicien. «C’est bien d’aller voir ailleurs, d’ouvrir ses horizons, avant de peut-être, un jour, reprendre le domaine. Mais ce sera son choix. Paysan, ce n’est pas un métier, c’est une vie.»

Pour en savoir plus sur la coopérative du lait équitable, aller sur: faireswiss.ch