«La communication sans jugement commence avec soi-même»

Le médiateur et coach Gabriel Delaunoy, avec quelques-uns des participants.
© Neil Labrador

Le médiateur et coach Gabriel Delaunoy, ici avec quelques-uns des participants, a donné une formation sur la communication non violente à Morges. Deux jours pour tenter de changer sa manière d’être aux autres et à soi.

Movendo, l’institut de formation des syndicats, propose régulièrement des cours de communication non violente. Une appellation pas toujours bien comprise. Et qui a pourtant le pouvoir de changer la vie

«Cela va durer deux jours. Ensuite, vous reprendrez le cours normal de vos vies.» C’est par cette boutade quelque peu provocatrice que le médiateur Gabriel Delaunoy introduit son cours de communication non violente (CNV), ou plutôt bienveillante, comme il préfère la nommer. Nous sommes le 9 mars et le coronavirus n’a pas encore bouleversé le quotidien de chacun.

Au côté du formateur, une girafe en peluche, le symbole choisi par le père de la CNV, Marshall Rosenberg*, pour prendre de la hauteur, observer et écouter avec bienveillance, faire preuve d’empathie et de responsabilité.

Douze participants sont présents, des femmes et des hommes de tous âges, tous syndiqués (Unia, SEV, SSP, Syndicom). Leur métier: employé de bureau, postier, conducteur de bus, chef de train, secrétaire médicale, aide-soignante, entre autres.

Autant de manières d’être singulières, mais tous concernés par la communication, que ce soit dans son couple, avec ses enfants, sa famille, ses amis, ses collègues, sa hiérarchie…

La bienveillance

«Ce qui est intéressant ce n’est pas d’apprendre, mais de prendre ce dont vous avez besoin. Et voir plutôt que savoir, explique Gabriel Delaunoy, qui aime les jeux de mots éclairants. Prendre conscience est le seul moyen de se transformer. Au moment où je vois que je juge, sans me donner tort de juger, je sors du jugement. Ce qui signifie aussi lâcher la culpabilité, car la vraie violence dans la communication commence avec soi-même. C’est le premier chantier.» Entre deux exercices pratiques, favorisant les échanges et les rires, le formateur distille la philosophie profonde inhérente à la CNV. «Je ne peux pas être bienveillant avec l’autre, si je ne le suis pas avec moi-même. Ce reproche que l’on se fait de ne pas être à la hauteur, de ne pas être conforme à son moi idéalisé, n’est jamais vecteur de changement.»

Face aux automatismes intégrés dès la petite enfance, Gabriel Delaunoy propose d’enlever le mode de pilotage automatique. «Ça va tanguer, car il n’y a pas d’outil pour réussir son couple, l’éducation de ses enfants ou pour bien s’entendre avec ses beaux-parents.» Le formateur, également médiateur et coach, ne donne pas de leçon et rappelle que lui aussi poursuit cet apprentissage au quotidien. «Les gens devraient, ton fils devrait, tu devrais, il faut que je, etc. Il y a une grosse croyance derrière ces termes: sa propre définition de comment le monde doit tourner. Cette notion d’effort est déjà violente en soi. Elle révèle le conflit intérieur entre l’état réel et l’état désiré. De là naît la violence dont la communication se fait l’écho. Ce n’est que dans l’amour du réel, de soi, de l’autre, de son travail, qu’il n’y a pas de violence. Confucius disait déjà: “Trouve un travail que tu aimes et tu n’auras pas à travailler un seul jour de ta vie.”»

Changer de regard

Un participant indique se sentir mal lorsqu’il hausse le ton vis-à-vis de sa fille pour qu’elle range sa chambre, un autre souligne le peu de respect de ses collègues, une troisième parle de sa colère et de son incompréhension vis-à-vis d’un chef qui a hurlé lors d’une séance… «L’emportement est l’expression inadéquate d’un besoin adéquat. Dans le cas du chef, quelque chose en lui est insatisfait. Sur le fait qu’il crie, tu n’as pas de pouvoir. Sur la manière de prendre les choses oui, explique Gabriel Delaunoy. S’énerver n’est ni bien ni mal. La question est: comment vous le vivez?» Le médiateur rend également attentif à ne pas retourner la violence contre soi-même. «Prendre sur soi peut être violent également. C’est le syndrome de la cocotte. Un jour, ça saute. Renoncer à réagir à chaud est une bonne idée. Mais accumuler colère, tristesse, déception peut créer des problèmes de santé.» Le formateur ajoute: «Ce qui ne s’exprime pas s’imprime, comme le dit Jacques Salomé.»

Se référant au fameux psychosociologue, Gabriel Delaunoy explique, avec humour, les deux formes de communication largement répandues: celle de l’orang-outan «on, on, on» et celle du klaxon «tu, tu, tu, tu». La troisième forme, le «je», est par contre trop peu utilisé et l’outil majeur de la CNV. Exemple, au lieu de dire: «On ne me comprend pas» ou «Tu ne me comprends pas», la CNV privilégie cette formulation: «Je ne sais pas comment me faire comprendre», qui permet de prendre la responsabilité de sa communication et de sa vie. Gabriel Delaunoy précise: «Ce qui me fait réagir, ce n’est pas ce qui se passe, c’est toujours l’idée que je m’en fais, en fonction de mes attentes. Plus les attentes sont grandes, plus le risque d’être déçu est élevé. Ma liberté est alors prise en otage par les autres. Or, l’autre n’a pas le pouvoir de me mettre en colère. Prendre la responsabilité de son ressenti, c’est sortir de la plainte. Cela nécessite de l’attention, de formuler les faits, le plus précisément possible, sortir des étiquettes, des généralisations, des jugements.»

Ni bien ni mal

La philosophie, le sens de la vie même, se cache ainsi dans les détails de la communication. «Le monde n’existe que dans le regard que nous posons sur lui. Toutefois, transformer son regard et utiliser la CNV ne peuvent garantir des résultats sur la transformation de son entourage, de son interlocuteur, de son contexte. La CNV n’est pas une recette. Communiquer de manière responsable est une manière d’être aligné sur ses valeurs. Bien sûr, vous pouvez aussi décider de continuer à gueuler… mais, de grâce, sans culpabilité.»

Hors du dualisme du bien et du mal – là où le verre n’est ni à moitié vide ni à moitié plein mais rempli jusqu’au milieu –, la transformation passe donc avant tout par la volonté de se transformer selon le médiateur. Trois pistes: changer de regard sur, changer le contexte en étant proactif (proposer des alternatives) ou alors changer de contexte (quitter sa boîte si, par exemple, on voit que l’entreprise ne veut pas évoluer).

La CNV repose ainsi sur l’envie de changer son mode de communication, soi-même et ainsi le monde.


*Marshall Rosenberg, Les mots sont des fenêtres (ou des murs), Introduction à la communication non violente, Editions Jouvence

Liste des formations: movendo.ch

Le b.a.ba de la communication non violente

La CNV se fonde sur quatre étapes: observer sans juger (observer les faits sans les interpréter, voir le réel, c’est-à-dire ce qu’on peut photographier); exprimer son ressenti en disant «je»; puis clarifier son besoin (ou ses attentes déçues) en lien avec le ressenti; et enfin, formuler une demande claire sans exiger.

Citant le sage indien Krishnamurti – «Observer sans évaluer est la plus haute forme d’intelligence humaine» – ou Epictète – «Ce ne sont pas les événements qui troublent le cœur des hommes, mais l’idée qu’ils s’en font» –, Gabriel Delaunoy souligne: «Quand on communique à l’ancienne, les émotions, les faits et les interprétations sont emmêlés. Ça part dans tous les sens. Or, il s’agit de distinguer les faits de nos interprétations. Afin d’éviter de se faire des histoires sur les autres et vice versa.» Et de raconter la mésaventure d’un couple qui, dès sa nuit de noces, est entré dans une spirale infernale d’incompréhensions. Le jeune marié voyant son épouse près du barman de l’hôtel a cru qu’elle le draguait. Il ne lui a pas posé de question, mais sa confiance a été rompue jusqu’à ce que treize ans après, au bord du divorce, il lui en parle enfin lors d’une médiation avec Gabriel Delaunoy. «L’épouse avait tout simplement demandé au barman des cartes pédestres pour leur randonnée du lendemain… Ils n’ont finalement pas divorcé.» Mais que de souffrances inutiles pour une interprétation erronée et jamais vérifiée.


Témoignage

Un des participants a suivi ce cours pour la deuxième fois. Il témoigne: «La CNV est mal comprise. Beaucoup de gens pensent que cela signifie de ne plus s’insulter par exemple. Mais c’est beaucoup plus profond. C’est une question de sentiment. Lors de mon premier cours, je ne m’attendais pas du tout à ça. Je me suis rendu compte que je vivais beaucoup dans le “Je doisˮ, “Il fautˮ, qui sont aussi des manières d’être violent avec soi-même. Et on utilise, pardon, j’utilise cette même violence contre les autres. Après ce premier cours, beaucoup de choses ont changé dans ma vie privée. Revenir, c’est me permettre de comprendre un peu mieux, de pratiquer davantage. J’encourage tout le monde à suivre cette formation.»


La communication bienveillante en famille

«Tant de parents disent avoir raté leur éducation. Or, le problème, c’est de penser que l’éducation peut garantir un résultat. On n’éduque pas dans le but de…, sinon cela signifie que vous êtes plus intéressé par vos attentes que par votre gamin. “Avec tout ce que j’ai fait pour lui, il m’a tellement déçuˮ est une phrase si courante, alors que la déception est en fait un jugement. Votre enfant n’est pourtant pas responsable de vos attentes!» assène Gabriel Delaunoy.

Le médiateur estime que ne donner que des réponses ou des conseils à un enfant, c’est déjà une manière de s’intéresser à soi-même, puisque c’est se considérer comme une référence. «Mon ego se pavane. Alors que, selon Socrate, un bon pédagogue, loin d’être celui qui donne les bonnes réponses, est celui qui pose de bonnes questions. L’important, c’est le processus.»

Gabriel Delaunoy rappelle aussi que c’est un chantier perdu que de vouloir changer son conjoint: «L’autre a le droit d’être ce qu’il est. Reprocher quelque chose à quelqu’un ne l’aide pas à changer. C’est aussi vain et violent que de frapper un cheval blanc parce qu’on aimerait qu’il soit noir.» Empathie, connaissance de soi et authenticité dans la relation permettent d’exprimer ses sentiments en responsabilités. «Je suis en colère parce que j’ai besoin de…» remplace alors l’accusation «je suis en colère parce que tu…». «Tu m’énerves» ou «cette situation m’énerve» devient, «je m’énerve, car j’ai des attentes, j’aurais aimé que, ou je m’attendais à…, etc.».