Intouchables...

Pas question de froisser les plus grosses fortunes de Suisse en les imposant davantage. Inimaginable de leur demander un effort financier supplémentaire, même en temps de récession liée à la crise sanitaire et alors que plane la menace de mesures d’austérité. Cette idée s’est révélée inconcevable pour la majorité bourgeoise de la Chambre du peuple, malgré les effets de la pandémie sur l’économie et la réalité des statistiques nationales. Qui, chaque année, font état du creusement du fossé des inégalités salariales et d’une société à deux vitesses toujours plus ancrée. Sans surprise, le Conseil national a emboîté le pas au gouvernement. Et a balayé, le 24 septembre dernier, l’initiative populaire dite des 99% de la Jeunesse socialiste suisse (JSS). Une appellation qui fait allusion à la poignée de nantis détenant plus de 40% de la richesse du pays. Pour mémoire, les socialistes réclament que les parts du revenu capital supérieures à 100000 francs soient imposables à hauteur de 150%. Ils plaident pour un prélèvement plus équitable sur ces sommes issues des dividendes et des intérêts qui grossissent les porte-monnaie de leurs détenteurs sans qu’ils aient à lever le petit doigt. Ces gains provenant de la sueur des travailleurs qui n’en voient, pour leur part, pas la couleur.

Les initiants estiment aujourd’hui que les revenus concernés ne sont imposés qu’à 60%. Cinq à dix milliards de francs pourraient ainsi, selon eux, être répartis. Une manne qui servirait à alléger la charge fiscale des petits et moyens salaires. Et à financer des prestations sociales comme des crèches, la formation ou encore des subsides à l’assurance maladie. Une plus juste redistribution des richesses qui devrait aller de soi, et ce d’autant plus en cette période particulièrement critique. Nous tous avons encore en mémoire les interminables files de personnes patientant des heures pour recevoir un sac de nourriture. Une image de la pauvreté et de la précarité souvent occultée dans notre pays et pourtant bien réelle, sans se traduire par des situations toujours aussi extrêmes. Pas de quoi émouvoir la majorité des élus qui ont brandi la menace d’un affaiblissement de la place économique suisse; évoqué le risque de départ de gros investisseurs ou encore la perte d’autonomie fiscale des cantons. En juin dernier, la Chambre basse avait pourtant surpris en bien en se prononçant en faveur de l’interdiction de versement de dividendes par les entreprises recourant au chômage partiel. Dividendes auxquels la plupart d’entre elles n’ont pas renoncé. Mais c’est alors le Conseil des Etats qui n’avait pas suivi, en dépit de l’indécence de cette situation permettant aux sociétés de toucher l’aide de l’Etat tout en rémunérant grassement leurs actionnaires. Autant dire que la notion de privilèges, contre tout bon sens, demeure fortement admise et ancrée dans notre société. La proposition de la JSS, une hérésie à combattre dans le sacro-saint système néolibéral. Et ce alors même que des voix s’élèvent, dans différents milieux, pour réclamer une augmentation, au moins temporaire, des impôts des hauts revenus. Ironie des faits, en juillet dernier, dans une lettre ouverte publiée dans les médias, 83 millionnaires les plus riches de la planète ont appelé les gouvernements à les taxer davantage, «immédiatement, substantiellement et de manière permanente». Avec la volonté de contribuer à la reprise en raison de la crise sanitaire. Une démarche, certes, menée par une poignée d’entre eux, mais qui a de quoi laisser songeur quant au refus des autorités, d’ici et d’ailleurs, d’alléger les plus fortunés d’un peu d’argent de poche...