L’idée d’une taxe corona se répand

Femme en talons et voiture de luxe.
© Olivier Vogelsang

Dans les mois qui viennent, la question de la contribution des plus aisés, sous la forme d’une taxe spécifique ou d’une augmentation d’impôts, sera inscrite à l’ordre du jour des débats parlementaires, tant à Berne que dans les cantons.

Pour répondre à la crise, financer l’économie, la solidarité et les services publics, des projets d’imposition des plus aisés voient le jour. Analyse

Dans ses dernières prévisions, le Secrétariat d’Etat à l’économie (Seco) annonce une contraction du produit intérieur brut (PIB) de la Suisse de 6,2% sur l’ensemble de l’année 2020 et un taux de chômage de 3,8% (contre 2,3% en 2019). Il s’agit toutefois là d’un scénario optimiste supposant que la pandémie ne connaisse pas une seconde vague et que les principaux marchés d’exportation des produits et des services helvétiques, l’Union européenne, les Etats-Unis et l’Asie, puissent se redresser économiquement au cours du second semestre de cette année. Si ce n’est pas le cas, l’indicateur de production de richesses plongera de plus de 7% cette année, prévient le Seco. Notre pays pourrait être entraîné dans la pire récession depuis le krach de 1929 et la Seconde Guerre mondiale, dépassant la crise des années 1970. En 1975, le PIB avait chuté de 6,7% et, en l’espace de trois ans, environ 10% des emplois avaient été supprimés, forçant des centaines de milliers de travailleurs étrangers à quitter la Suisse. Dans un tel cas de figure, on imagine bien que les queues pour retirer un sac de commissions vont s’allonger. A fin mai, le nombre de bénéficiaires de l’aide sociale avait déjà augmenté de 3%. Les finances publiques, déjà mises à mal par la réforme de la fiscalité des entreprises, ne seront pas au mieux de leur forme.

La crise, quelle crise?

«L’Etat sortira de cette crise avec une dette supplémentaire pouvant atteindre 100 milliards de francs», a évalué fin mai Rolf Dörig pour les journaux du groupe CH Media. Le président de l'Association suisse d'assurances, Swiss Life et d'Adecco appelle à mettre en place un «frein à l’endettement» et un «plan de renoncements». Au vu de la situation, nous devrions, selon lui, abandonner la rente-pont et le congé paternité, ainsi que relever l’âge de la retraite des femmes à 65 ans et réduire rapidement et drastiquement le taux de conversion du 2e pilier… Reste que Rolf Dörig ne montre pas encore l’exemple du renoncement, puisque, à la mi-mars, alors que la pandémie était déjà bien installée, sa rémunération de 1,46 million de francs comme président du conseil d’administration d’Adecco a été reconduite pour l’année à venir. Soulignons qu’Adecco est le leader mondial du placement et que les travailleurs temporaires ont payé et paient encore un lourd tribut à la crise.

A la décharge de Rolf Dörig, reconnaissons qu’il n’est pas le seul des dirigeants et des actionnaires à juger que les salariés doivent se serrer la ceinture. Comme nous l’évoquions récemment, après s’être gratifiés d’une augmentation de 35%, les membres du comité exécutif du groupe de luxe Richemont entendaient baisser le salaire de leurs employés, avant de reculer face à la mobilisation du personnel et d’Unia. Dans une étude sur les écarts salariaux, le syndicat montre que sept grandes sociétés ayant fait appel à l’aide du chômage partiel ont approuvé durant leurs assemblées générales, tenues entre fin mars et mi-mai, le versement de généreux dividendes à leurs actionnaires. L’une d’elles, Straumann, spécialisée dans les implants dentaires, a annoncé le licenciement de 660 collaborateurs dans le monde, dont une soixantaine à Bâle, après avoir versé plus de 91 millions à ses actionnaires, soit une hausse de 9,7% par rapport à 2019.

Après une dégringolade fin février, le Swiss Market Index, l’indice boursier helvétique, a retrouvé début juin son cours de l’automne dernier. Les actionnaires récupèrent vite de leurs pertes, tandis que certains profitent même de la crise. La SonntagsZeitung a révélé que l’un des dirigeants d’Emix Trading, une société ayant vendu des masques aux autorités en Suisse et dans d’autres pays européens, a pu s’offrir une Ferrari à 2,5 millions.

Solidarité avec les démunis

Dans le camp progressiste, des voix s’élèvent et des projets voient le jour pour que toutes ces personnes à l’aise financièrement paient leur écot et contribuent à financer l’économie, la solidarité et les services publics. Début avril, le Parti suisse du travail - POP a ainsi lancé une pétition (pst-pop.ch) en faveur d’une «Taxe corona de solidarité», qui prendrait la forme d’un prélèvement unique de 2% sur la fortune et le patrimoine d'une valeur de plus de 3 millions de francs. «Des milliers de travailleurs ont été licenciés et des centaines de milliers d’autres sont confrontés au même sort. Quantité de propriétaires de petites entreprises, de travailleurs indépendants et de producteurs agricoles risquent de perdre leurs revenus et donc leur base financière en fermant leur entreprise. De nombreuses familles sont menacées par la pauvreté», argumente le PST-POP. D’après les calculs du parti, basés sur les chiffres de 2019, 17,5 milliards de francs pourraient être levés servant à doter un fonds destiné aux «travailleurs, familles et petites entreprises en détresse». Ce projet de taxe est désormais sur la table du Conseil national, l’élu popiste Denis de la Reussille l’ayant repris et transformé en motion.

«La crise doit être payée par ceux qui ont réalisé des profits», a déclaré, de son côté, Christian Levrat, aux journaux du groupe Tamedia. Le président du Parti socialiste suisse veut aussi un fonds de solidarité, il projette de l’alimenter entre autres par un supplément d’impôt temporaire de 10% sur l’impôt fédéral direct pour les revenus de 300000 francs.

Projets neuchâtelois

Dans les mois qui viennent, la question de la contribution des plus aisés, sous la forme d’une taxe spécifique ou d’une augmentation d’impôts, sera inscrite à l’ordre du jour des débats parlementaires, tant à Berne que dans les cantons. Prenons Neuchâtel, où au Grand Conseil, le groupe socialiste a présenté un projet de loi intitulé «Contribution de solidarité des grandes fortunes liée à la crise du Covid-19», qui propose que les fortunes supérieures à un million soient imposées ces deux prochaines années à 4,5‰, contre 3,6‰ aujourd’hui, tandis que la fraction PopVertsSol a demandé que soit repoussée de deux ans la baisse prévue de l’imposition sur le bénéfice des entreprises. Des perspectives qui ne raviront certainement pas le Conseil d’Etat neuchâtelois, qui vient de recommander le rejet de l’initiative «Pour une fiscalité plus équitable». Déposé en 2017, ce texte du POP entend relever modestement de 0,7‰ l’impôt sur la fortune à partir de 500000 francs, mais c’est déjà trop pour ce gouvernement pourtant à majorité socialiste.

Le peuple tranchera. Dans la dernière période, les citoyens ont généralement accepté en votation les baisses d’imposition, notamment les réformes cantonales de la fiscalité des entreprises. La crise pourrait toutefois rebattre les cartes.

Changer de direction

Pour qu’elle s’impose, sans doute faut-il que la taxe corona soit aussi portée par la société civile. C’est à quoi s’attache le «Manifeste 2020» (manifeste2020.ch) de dix-huit personnalités dans lequel l’économiste Sergio Rossi plaide pour un «impôt sur les gros patrimoines et les revenus élevés, qui ont profité presque de manière exclusive des politiques économiques néolibérales menées depuis les années 1980». Nous en parlions dans le dernier numéro.

Concluons ce tour d’horizon par le réseau Denknetz, qui a également publié un manifeste pour un nouveau contrat social de l’après-Covid (denknetz.ch). Le texte du think-tank de gauche a déjà été signé par deux mille personnes. Parmi les premiers signataires, on remarque les noms de l’ancienne conseillère fédérale Ruth Dreifuss, du professeur Dominique Bourg ou encore de Véronique Polito du comité directeur d’Unia. Il y est suggéré l’instauration d’une taxe de 3% «sur les actifs financiers élevés pendant au moins dix ans» comme une «réponse immédiate aux crises actuelles». Estimé à 30 milliards, le produit de la nouvelle contribution serait versé pour moitié au Sud et pour l’autre en Suisse. «Cet impôt permettra de développer les activités de care, d’améliorer les infrastructures de santé et de promouvoir les mesures de protection du climat», peut-on lire dans ce plaidoyer pour le principe de coopération, qui conclut que «la crise du coronavirus et la crise climatique montrent à quel point un monde basé sur l’exploitation de l’homme et de la nature est précaire» et que si nous voulons sortir du maelström de ces crises, «il nous faut changer de direction dès maintenant».