«La distance sociale est impossible à respecter sur les chantiers!»

Secrétaire syndical d'Unia portant un masque présente une photographie montrant des travailleurs à l'oeuvre les uns à côté des autres.
© Thierry Porchet

«Même si des efforts ont été faits pour aménager les cabanes de chantier, nous avons constaté qu’il était clairement impossible pour les travailleurs de maintenir la distance sociale», dénonce le secrétaire syndical d’Unia.

Lors d’une intervention musclée, les syndicats genevois ont demandé l’arrêt du chantier du quartier de l’Etang, en vain. En Suisse, Unia réclame le renforcement des contrôles

Les syndicats genevois de la construction, à savoir Unia, Sit et Syna, ont appris la semaine passée que l’activité allait redémarrer sur le chantier du quartier de l’Etang à Vernier. «Nous nous y sommes rendus une première fois, puis une seconde et, sans surprise même si des efforts ont été faits pour aménager les cabanes de chantier, nous avons constaté qu’il était clairement impossible pour les travailleurs de maintenir la distance sociale, que ce soit sur les échafaudages ou pour toute activité de ferraillage, terrassement ou bétonnage», rapporte José Sebastiao, responsable de la branche à Unia Genève. En effet, un chantier d’une telle ampleur est géré par plusieurs sociétés générales avec une multitude d’entreprises et de professions actives en même temps sur le même espace.

Le 16 avril, ils ont décidé de bloquer un des plus gros chantiers en Suisse en vue de demander à sa direction l’arrêt des activités, qui, à terme, devraient rassembler plus de 200 travailleurs. «Nous avons été reçus par les services de sécurité du chantier qui nous ont empêchés de rentrer, allant jusqu’à utiliser la force», raconte le syndicaliste. La tension est montée d’un cran. Les syndicats ont fait appel à la police, puis à l’inspection des chantiers afin qu’ils viennent constater les infractions. «L’inspection du travail a pris la décision d’autoriser le chantier à poursuivre ses activités car, selon elle, les travailleurs ne sont pas plus de 15 minutes à moins de 2 mètres les uns des autres, soupire José Sebastiao. Ils nous ont démontré que les contrôles étaient clairement inefficaces!»

Syndicats bannis

Par ailleurs, Unia, Sit et Syna dénoncent l’attitude antisyndicale du maître d’ouvrage, représenté par le conseiller aux Etats vaudois Olivier Français, qui a décrété l’interdiction d’accès pour les syndicats sur ce chantier. «Dans un contexte aussi dramatique pour la santé des travailleurs et de leur famille, il est inadmissible qu’un élu bafoue les droits syndicaux de cette manière», regrette le responsable syndical.

Dans ces conditions, les syndicats exigent que le Conseil d’Etat genevois revienne à sa position initiale, à savoir la fermeture immédiate de tous les chantiers du canton. «La santé des travailleurs doit prévaloir sur les délais et le profit, et la seule façon de lutter efficacement contre la propagation du virus est de fermer les chantiers.»

Entreprises sous pression

Cette action fait partie d’une succession de dénonciations syndicales pointant l’impossibilité de garantir sur les chantiers le respect des normes de l’Office fédéral de la santé publique. Il y a deux semaines, les syndicats genevois du bâtiment étaient d’ailleurs intervenus sur un petit chantier au centre-ville où un patron présent avait pris la parole pour dénoncer certains maîtres d’ouvrage qui poussaient les entreprises à reprendre les activités malgré l’utopie de respecter les règles d’hygiène et de sécurité sur les chantiers.

«Il faut ralentir l’activité»

A Genève et dans le Tessin, où le Covid-19 est le plus ravageur, Unia continue de préconiser l’arrêt des chantiers. Ailleurs, le syndicat appelle au renforcement des contrôles, notamment cantonaux. «Nous demandons également que les commissions paritaires puissent être mandatées, car 28 contrôleurs de la Suva pour tout le pays, ce n’est pas suffisant pour l’ampleur de la tâche», réagit Nico Lutz, responsable du secteur à Unia. A Neuchâtel par exemple, les syndicats réclament que les contrôles soient triplés et les chantiers immédiatement fermés s’ils ne respectent pas les règles sanitaires. L’Union syndicale cantonale neuchâteloise a récolté pas moins de 62 dénonciations émanant des travailleurs du gros et du second œuvre, seulement entre le 23 et le 24 mars. «Au niveau de l’organisation du travail, il va aussi falloir diminuer le nombre de personnes sur les chantiers, notamment en évitant de faire travailler les différents corps de métier en même temps, mais cela implique un ralentissement de l’activité.»

En réponse à la Société suisse des entrepreneurs qui se félicitait que 97% des contrôles de la Suva ne constataient aucune infraction, le responsable syndical rétorque: «Si la Suva a inspecté 1900 entreprises, nous estimons que cela revient environ à 5% du total des chantiers en Suisse, il y a donc un premier problème quantitatif.» La qualité constitue aussi un souci. «Pour vérifier correctement, il faut pouvoir parler avec les travailleurs, et cela est très rarement fait. Les inspecteurs n’ont des ressources que pour passer brièvement sur les chantiers et se font une idée sur un instant T. Certes, et il faut le dire, les entreprises ont fait de gros efforts en ce qui concerne les installations sanitaires, mais la distance sociale ne peut pas tout le temps être respectée, et ce point, la Suva l’a aussi soulevé dans ses comptes rendus.» Pour Nico Lutz, appliquer strictement les règles de l’Office fédéral de la santé publique, améliorer massivement les contrôles et ralentir la cadence sont les seules solutions, sans quoi il sera difficile de sortir de cette épidémie sans faire de casse…