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Immersion dans le monde sensible de l’asile

Dans un livre émouvant, l’infirmière Annelise Bergmann-Zürcher, ancienne employée dans un centre d’enregistrement pour requérants d’asile, a témoigné de son quotidien au cœur de cet îlot bouillonnant

couverture livre

Livre instructif et plein d’humanité que celui d’Annelise Bergmann-Zürcher. La soignante de 56 ans a travaillé plus d’une décennie dans le Centre fédéral d’enregistrement des requérants d’asile à Vallorbe. Une tranche de vie qui l’a profondément touchée et dont elle témoigne dans l’ouvrage Récits du bas seuil, parcours d’une infirmière, paru aux Editions d’en bas. La professionnelle était chargée de dresser un bilan de santé des exilés à leur arrivée et de faire de la prévention. Elle devait par exemple identifier les personnes atteintes de tuberculose, gérer les problèmes immédiats, comme la gale cutanée ou les petites plaies, alerter sur les dangers du sida, etc. Une mission particulière, non seulement en raison de certaines pathologies rencontrées mais surtout au regard de la diversité des communautés, des différences culturelles, des trajectoires des uns et des autres, par trop souvent malmenés par l’existence et traumatisés... «L’histoire de mon parcours d’infirmière auprès des migrants, c’est aussi cela: une certaine perte de repères, de certitudes, de principes (...). Je passais alors progressivement de mes représentations standardisées à une connaissance empirique des populations que j’avais à accompagner», peut-on lire dans son ouvrage. D’une grande empathie, Annelise Bergmann-Zürcher évoque également le sentiment d’impuissance qui a marqué son âme au fer rouge. Elle aborde les rigueurs d’une politique qui ne permettra qu’à quelques privilégiés de rester, d’une Europe qui ne fera que si peu de place... sans oublier les difficultés inhérentes à sa fonction en raison d’un manque de moyens et de pressions financières. A titre d’exemple, la soignante souligne le fait que, pendant de longues années, elle n’a pas pu recourir à un traducteur. «Je dirais que les principales qualités requises pour le poste sont, à mon avis, la patience et... la créativité.»

Au fil de la publication, on découvre la richesse du travail accompli par Annelise Bergmann-Zürcher, mais aussi sa complexité. «Fins de vie, naissances, recommencements, nouveaux départs, soulagements ou intense déception, c’était tout cela mon quotidien, bien plus prenant que les seules tâches de soins à proprement parler.» On partage l’extraordinaire gamme d’émotions que son activité lui a permis de vivre. On apprend à mieux connaître l’univers de l’exil, émaillé d’attentes, de règles, de peurs et d’espoirs. On approche des personnes que l’on devine lumineuses par leur courage, leur capacité de résilience, leur solidarité... sans pour autant que la soignante occulte des franges de requérants violents, agressifs «pour beaucoup, marqués par la guerre, l’errance, l’alcool et la toxicomanie». «Extrêmement dur d’effectuer ce travail, plus dur encore de le quitter. Le Centre d’enregistrement des demandeurs d’asile, c’est justement un peu le centre du monde. Le lieu où pulse la vie de toute la terre, la rencontre de toutes les cultures. La géopolitique appliquée au quotidien.» En choisissant de témoigner, Annelise Bergmann-Zürcher note encore, bien qu’elle ait tenté de garder une distance professionnelle avec les exilés, avoir eu de la peine à la maintenir. «J’arrivais à les chasser de ma tête, mais ils restaient dans mon cœur. Sur mon cœur. Et je ne pouvais par leur dire l’impact de leurs récits sur ma vie. Comment auraient-ils pu comprendre mon ambivalence? J’ai choisi de l’écrire, catharsis pour moi, lettre d’amour pour eux.»


Récits du bas seuil, Parcours d’une infirmière, Editions d’en bas, 87 pages, disponible en librairie au prix de 18 francs.