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Quand la laine tisse des liens entre passé et futur

Les bénévoles de la Filature de l'Avançon au travail
©Thierry Porchet

En Suisse, la tonte est obligatoire chaque printemps. Propriétaire de quelques moutons, Théo amène ses premières toisons à l’association de la Filature de l’Avançon pour trouver des débouchés.

Les bénévoles de la Filature de l’Avançon valorisent la laine et des savoir-faire ancestraux. Une filière encore fragile, mais écologique et durable.

Maya Berger porte bien son nom. Si celle qui nous reçoit dans le hangar de l’association la Filature de l’Avançon, à Verschiez-sur-Ollon, n’a pas de moutons, elle se passionne pour les matières naturelles, dont la laine. C’est ce qui l’a amenée à rejoindre ce groupe d’artisanes dont le nom fait référence à la rivière qui traverse Bex, commune où fut créée l’association il y a presque dix ans par Martine Gerber, Silvia Lampert, Susanne Junklaus et Suzanne Testaz. Nous utiliserons donc le féminin, même si quelques hommes participent aux activités et sont toujours les bienvenus.

Pendant que Maya Berger nous ouvre les portes de ce monde en marge de la société de consommation et du prêt-à-porter synthétique, Nathalie Marchesi nous rejoint. «J’ai quelques moutons, des Ouessant, qui font office de tondeuses sur mon terrain», sourit-elle. «Je voulais faire quelque chose de leur laine que mon gendre et ma fille tondent aux forces (ciseaux spécifiques à la tonte, ndlr). Un travail dur, mais qu’ils aiment beaucoup.»

Une tonte annuelle, au printemps, est obligatoire en Suisse pour le bien-être de l’animal. Elle est parfois pratiquée une seconde fois, en automne, si les bêtes passent l’hiver dans la chaleur de l’étable. De la laine à foison donc, qui, faute de débouchés en Suisse, sera en grande partie jetée. Un gaspillage contre lequel s’érige l’association, la seule dans la région, qui fonctionne de manière artisanale et bénévole.

De nombreuses étapes

Au milieu des machines à carder et à filer, entre les sacs pleins de toison de moutons qui varient du blanc au noir, en passant par le gris et le brun, Maya Berger explique les différentes étapes. A commencer par l’achat aux petits éleveurs de la région de petites quantités: 10 kilos par année, payés 2 francs le kilo. Dérisoire, ce montant est pourtant supérieur à ce qu’offrent les quelques entreprises suisses (lire encadré).

Dans l’association la Filature de l’Avançon, les artisanes commencent par trier les toisons. La belle laine est gardée, le reste est utilisé comme rembourrage, pour amender le compost ou le jardin sous forme de paillage. Commence alors le patient travail du lavage du poil, dense et gras à l’odeur intense de mouton. «Plusieurs méthodes existent. Pour ma part, j’aime le laisser tremper dans de l’eau de pluie pendant deux à trois semaines. Les bactéries se développent et font office de nettoyant. D’autres utilisent des cristaux de soude ou du savon», explique Maya Berger. Nathalie Marchesi, elle, baigne la laine dans de l’eau chaude une journée, puis utilise la machine à laver. «Un autre camarade fait des essais pour nettoyer la laine grâce à des vibrations», racontent celles qui ont appris les gestes en essayant et en tâtonnant, en véritables autodidactes mues par la curiosité et la passion.

Après le nettoyage, au tour du cardage, soit l’action de peigner et d’ouvrir la laine. «On dit qu’on la passe au loup… Regardez les dents de la carde à balancier, explique Maya Berger, le sourire malicieux. Les anciens utilisaient cette technique pour regonfler leur matelas. Ils en sortaient le crin de cheval, le cardaient et le remplissaient à nouveau.»

Carde à main, à rouleaux, mais aussi électrique sont aujourd’hui utilisées. Le poil dense au début en ressort si aéré qu’il en devient nuage. Ce sont ces légères nappes qui sont ensuite filées, au rouet ou au fuseau, tissées ou feutrées. Les fibres sont parfois teintes avec des plantes. Deux brins au moins de fil formeront les pelotes à tricoter. Après d’autres longues heures de travail aux aiguilles, petits chaussons, semelles, sacs, bonnets ou encore coussins seront ensuite vendus lors de marchés; dont les bénéfices seront réinvestis dans l’association.

Mission écologique

Lors de cet après-midi d’atelier ouvert au public, un jeune homme arrive, les toisons de ses bêtes dans un sac. «Je me demandais ce que je pouvais en faire. Ce sont des Roux du Valais, une race Pro Specie Rara. Il n’en reste plus que 1500 environ. J’ai aussi quelques ânes», explique l’amoureux des bêtes. Théo en profite pour apprendre l’art du cardage. Tout comme Daniela, autre visiteuse du jour, qui ne lésine pas sur ses efforts. Le travail est physique, lent et patient.

«Notre démarche est bien sûr écologique», explique Maya Berger. L’association œuvre à valoriser cette matière noble, à lutter contre le gaspillage et à sauvegarder un savoir-faire ancestral. Une autre de ses membres, Josiane Rouiller, apparaît et en dévoile encore un autre aspect. Elle vient de passer la matinée sur le glacier des Diablerets avec l’organisation Summit Foundation qui, en partenariat avec l’Université de Lausanne, teste des moyens de couvrir la neige pour diminuer sa fonte. Résultat, la laine blanche est aussi efficace que les bâches en pétrotextile. Elle a, en plus, l’avantage d’être naturelle et donc de ne pas rejeter de microplastiques. «La fonte est réduite de 60%. Mais il est impossible de recouvrir tout un glacier», soupire-t-elle. «C’est un sparadrap sur une jambe de bois, observe Maya Berger. Il faut prendre le mal à la racine, changer notre manière de vivre, prendre conscience que, si la planète va survivre, nous non…» L’association de la Filature de l’Avançon, c’est ça aussi, un autre rapport au vivant. 

La laine, sur le fil

Des entreprises – telles que Fisolan ou Fiwo en Suisse alémanique – valorisent cette noble matière si polyvalente qu’on peut en faire des isolants de maison de haute qualité dans la construction, des feutres pour moteur dans la mécanique ou encore, dans l’industrie, des disques de polissage pour les outils, les bijoux ou même les prothèses médicales. 

Si, dans nos contrées, la filière de la laine ne tient qu’à un fil, l’espoir d’un renouveau est permis. Cette dernière année, en Suisse romande, la filature Laines d’ici à Cernier, dans le canton de Neuchâtel, a été sauvée in extremis. La Fédération suisse de la laine LaineWolleLana a également vu le jour. Notons encore que le tricot revient à la mode, même chez les plus jeunes. Et que, face au dérèglement climatique, la promotion de matières durables au travers d’initiatives locales telles que la Filature de l’Avançon augure un avenir plus doux.

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