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«C’est un mouvement de protestation inédit»

manifestation à Tirana
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Depuis le 31 mai, manifestantes et manifestants se retrouvent chaque fin d’après-midi sur la place Skanderbeg, avant de défiler dans les rues de Tirana jusque tard dans la nuit.

En Albanie, la «révolution des flamants roses» continue de battre le pavé. Depuis la chute du communisme, jamais le pays n’avait connu une telle mobilisation citoyenne.

Depuis le 31 mai, chaque soir, des milliers d’Albanais défilent dans les rues de Tirana, et d’ailleurs. Un énième projet immobilier de luxe, celui financé par Jared Kushner (le gendre de Donald Trump), dans une réserve naturelle où vivent des flamants roses a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase du mécontentement général... Depuis, les revendications visent à un véritable changement de société.

«C’est un mouvement de protestation inédit», souligne Jean-Arnault Dérens, corédacteur en chef du Courrier des Balkans, en introduction d’un webinaire sur la «révolution des flamants roses» réunissant plusieurs spécialistes de la région le 27 août dernier, au 89e jour de la mobilisation.

Sa camarade, Ilda Mara, directrice d’Art & Trashëgimi et collaboratrice du journal en ligne, rappelle: «Le projet opaque sur l’île de Sazan et les lagunes de Narta a mis le feu aux poudres. C’est le détonateur face à une exaspération profonde contre le premier ministre Edi Rama, contre la privatisation de l’Albanie et une dérive oligarchique. D’ailleurs, la répression est forte contre les manifestants lorsqu’ils s’approchent du Parlement. Le flamant rose est devenu le symbole d’une Albanie qui n’est pas à vendre.» Elle souligne qu’en 2024, une nouvelle loi, contre laquelle s’érigent les mouvements écologiques, facilite les grands projets touristiques. Entre corruptions et blanchiment d’argent, le bétonnage du pays est en cours.

Remise en cause du capitalisme

Fatos Lubonja, journaliste, essayiste, ancien détenu politique de la dictature et porte-parole du mouvement, explique: «C’est le système économique et politique en place depuis 35 ans qui est remis en cause. Ce n’est plus seulement une question environnementale, mais une remise en cause du capitalisme prédateur construit en Albanie par et pour les oligarques et des régimes corrompus internationaux qui voient notre pays comme un état vassal. C’est un cas extrême de néolibéralisme.» Pour le militant, les manifestations ne sont pas le gage d’une Albanie véritablement démocratique, comme veut le faire croire Edi Rama. «Si elle l’était, le projet Kushner n’aurait même pas été pensé», assène-t-il, en soulignant toutefois le mérite de ce scandale: avoir réveillé les Albanais de leur long coma.

Face au risque d’atomisation du mouvement par le régime, Fatos Lubonja en appelle au soutien de la communauté européenne (l’Albanie est candidate à l’entrée à l’UE) encore trop silencieuse. «La complaisance de l’UE vis-à-vis du Gouvernement albanais est grave», renchérit Jean-Arnault Dérens, avant de donner la parole à Sébastien Gricourt, codirecteur de l’Observatoire des Balkans de la Fondation Jean-Jaurès. Pour celui-ci, le silence de l’UE vient notamment de la peur d’ouvrir une brèche dans laquelle l’extrême droite pourrait s’engouffrer afin de contrer l’élargissement. Et si le spécialiste constate quelques visites de députés européens, écologistes, d’extrême gauche et du centre, il précise: «Pour les socialistes, il est difficile de dénoncer un parti frère.» Reste que, si Edi Rama a été élu sous la bannière socialiste, Ilda Mara rappelle que le Premier ministre a incité des investisseurs italiens à venir en Albanie en leur disant: «Il n’y a pas de syndicat, personne ne va vous embêter!»

Le ras-le-bol de la corruption

Les intervenants du webinaire soulignent l’importance du Parquet anticorruption connu sous l’acronyme SPAK et de la justice pour contrer le narcotrafic, le blanchiment d’argent et développer un Etat de droit. Toutefois, Fatos Lubonja nuance: «Pourquoi Edi Rama n’a pas peur de SPAK? Cinq fois plus de permis de construire ont été distribués cette année, alors que les buildings et les resorts servent au blanchiment d’argent du crime organisé. Le SPAK a été utilisé comme une propagande pour dire que l’Albanie avance. Mais il n’en fait pas assez. Sous Rama, un million d’Albanais ont émigré…»

«C’est l’avenir des Balkans qui se joue dans la réussite de ce type de révolution pour un renouveau de la démocratie»
Jean-Arnault Dérens, corédacteur en chef du Courrier des Balkans

Il ajoute: «Un des slogans les plus répétés – “Rama en prison, Berisha en prison!” – est une condamnation des trente-cinq dernières années dominées par ces deux politiciens. Quand les manifestants parlent de révolution, ils attendent surtout un renouvellement des élites politiques.»

«Beaucoup de jeunes brandissent des pancartes avec le message: Je proteste, car je ne veux pas émigrer!» abonde Jean-Arnault Dérens, déplorant l’émigration des forces vives de l’Albanie. «C’est une hémorragie, appuie Ilda Mara. La jeunesse demande des comptes au gouvernement et à la justice. Mais elle ne reçoit aucune réponse. Il s’agit d’organiser des élections libres.» Le parallèle est fait avec la Serbie. Après deux ans de manifestations, le président Vučić organise enfin des élections anticipées en octobre prochain.

De l’avenir des Balkans

«Si ces mouvements de masse en Albanie comme en Serbie échouent, on peut s’attendre à de nouvelles vagues de désillusion et d’émigration, ainsi qu’à une perte de crédibilité pour l’Union européenne… C’est l’avenir des Balkans qui se joue dans la réussite de ce type de révolution pour un renouveau de la démocratie», conclut Jean-Arnault Dérens, pour qui la mort du criminel de guerre Ratko Mladic, fin août, est un signe. «Il faut cesser de ressasser le passé et inventer un avenir!»

Fatos Lubonja en appelle à une révolution culturelle et à un changement d’économie. «Dans les années 1990, l’Albanie est sortie du communisme et de son économie alimentaire. Beaucoup sont partis. Beaucoup ont commencé à s’enrichir à travers le crime, le trafic de drogues. On a construit une économie basée sur le blanchiment d’argent. On a embrassé l’idée de Thatcher qu’il n’y a pas de société, seulement des individus. On a subi l’atomisation de la société.» 

Si Sébastien Gricourt est heureux du réveil albanais, il craint les conséquences d’un échec. Ilda Mara, elle, ne perd pas espoir: «Quand les institutions sont opaques et que la terre devient une marchandise, les citoyens peuvent encore se lever!»

Fatos Lubonja qui se définit lui-même comme un optimiste tragique, souligne: «Même en prison, je me disais: “Tu fais ce que tu dois, advienne que pourra!” Maintenant, je vais me rendre sur la place, comme tous les soirs…»

Une vidéo de Virginie Zimmerli.

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