Une vidéo de Olivier Vogeslang.
«J’ai beaucoup reçu d’Unia et beaucoup donné en retour»
Paulo Almeida dans son havre syndical, au siège d’Unia à La Chaux-de-Fond, là où il a assisté à d’innombrables réunions et assemblées.
Figure de toutes les réunions et assemblées du canton de Neuchâtel, le maçon Paulo Almeida évoque le parcours qui l’a mené du Portugal à l’engagement en Suisse.
Dans les sphères syndicales, au milieu des réunions et des assemblées, il est fréquent que certains militants attirent plus que d’autres l’attention de leurs collègues. Paulo Almeida est sans doute de ceux-là, lui qui répond présent à tous les rendez-vous du genre, tout en se distinguant par son naturel discret. C’est d’ailleurs ce qui frappe lorsqu’on le rencontre au siège d’Unia à La Chaux-de-Fonds. Voix feutrée, regard clair et un brin timide: ces traits cohabitent avec la franchise du propos, qui laisse entrevoir d’emblée la fibre combative d’un défenseur des droits des travailleurs. Dans une salle de réunion toute de bois parée, on remonte avec lui le fil du temps, jusqu’à sa première rencontre avec le monde syndical. Cette époque coïncide à peu près avec son arrivée en Suisse, lorsqu’il a posé ses valises dans cette même ville neuchâteloise qu’il n’a plus quittée depuis.
Migrer, toute une aventure
A l’époque, en 1988, il laissait derrière lui Santa Maria da Feira, centre urbain de taille moyenne situé à une trentaine de kilomètres au sud de Porto. Comme tant d’autres compatriotes, il a saisi l’opportunité d’améliorer ses conditions de vie et s’est tourné vers des proches qui avaient déjà franchi le pas pour s’installer dans la région. Alors, un déchirement, ce départ? «Pas du tout! J’avais 19 ans et l’idée de migrer, je la percevais comme une grande aventure.» Volontaire et déterminé, le jeune homme est engagé sur un chantier, pour trois mois à l’essai comme manœuvre. «Il faut savoir qu’à l’époque, on était bien plus recherchés qu’aujourd’hui. Un maçon était très souvent entouré de deux, voire trois manœuvres. Je n’ai rencontré aucun problème pour me faire embaucher. De nos jours, c’est une tout autre histoire: le maçon doit tout faire, et il fait tout.» Ce premier test dans le monde de la construction passé sans encombre, Paulo Almeida effectue un dernier aller-retour dans sa ville natale. Puis, ce sera La Chaux-de-Fonds.
«Je me suis intégré très vite ici, sans doute parce que je parlais déjà bien le français. C’est pour cette raison que, sur les lieux de travail, j’étais souvent amené à aider mes collègues qui se débrouillaient moins bien.» C’est sur ces mêmes lieux qu’il rencontre les premiers syndicalistes, des secrétaires qui passaient dans les baraques pour sensibiliser à certaines problématiques ou expliquer les enjeux d’une négociation en cours. Le migrant se sent concerné. D’entrée, il accepte de relayer certains messages auprès de ses collègues. «J’ai toujours dû faire attention, être discret en présence de certains contremaîtres qui défendaient les positions des patrons. Avec d’autres, en revanche, on pouvait parler plus librement, on savait qu’ils étaient de notre côté.» Réunions, séances de toutes sortes, prises de position lors de votes internes: la présence de Paulo Almeida a été constante, mais l’ouvrier n’a jamais endossé pour autant le statut officiel de délégué syndical. Son souvenir le plus marquant? Il remonte à l’obtention de la préretraite à 60 ans pour les maçons. «Je me suis beaucoup exposé dans cette lutte, mais cela en valait la peine. J’étais bien plus jeune à ce moment-là, mais j’ai compris qu’il fallait penser à l’après, pour tous les travailleurs du secteur. Il y a une petite fierté personnelle quand je pense à cette conquête.»
Se qualifier sur le tas
Aujourd’hui, en observant ces années de mobilisation et de combat, une idée s’impose: «J’ai eu l’impression qu’en m’engageant, j’allais aider des gens à s’en sortir et, qu’un jour, j’aurais moi-même besoin d’aide.» Ce qui n’a pas manqué de se produire, notamment lorsqu’il a fallu suivre le fastidieux parcours administratif menant au permis B, première étape nécessaire pour sécuriser son statut en Suisse. «A cette occasion, Unia a été derrière moi, m’a accompagné dans toutes les démarches. Je crois que, comme beaucoup d’autres, je me serais perdu dans les calculs et les formulaires sans cet appui.»
Au fil des ans, son expérience professionnelle a évolué elle aussi, en parallèle. De simple manœuvre, Paulo Almeida a gravi les échelons en se formant sur le terrain. Le chantier de l’Hôpital de Pourtalès a fait de lui un maçon accompli. Peu après, il s’est orienté vers le métier de centraliste à béton, une activité exigeante et passionnante. «Il n’y avait pas de centrale à La Chaux-de-Fonds. Pendant 23 ans, je me suis levé très tôt, à 4h ou 5h du matin, pour rejoindre les sites de production éloignés, et je rentrais tard le soir. Mais j’ai appris à maîtriser les recettes, à doser les composants, à interagir avec les machines et à gérer les commandes provenant des chantiers.»
Cet élan s’est brusquement interrompu à l’automne 2024. Paulo Almeida découvre alors qu’il est gravement malade et qu’il doit quitter ses collègues. Depuis, il suit un traitement tandis qu’Unia œuvre en coulisses, sur le front administratif, pour l’obtention d’une invalidité complète. La procédure est sur le point d’aboutir. Le militant, lui, évoque avec pudeur le nouveau combat auquel il doit faire face. Ses propos demeurent discrets, la détermination est toujours intacte.