Des secteurs économiques du pays continuent à profiter du travail forcé, dénonce le syndicaliste Antonio Lisboa. L’élection présidentielle d’octobre aura un impact majeur sur la lutte contre ce fléau.
Cinquante millions d’esclaves modernes, dont 28 millions sont victimes de travail forcé. A l’ère du capitalisme numérique, les formes les plus archaïques d’exploitation continuent à prospérer, indique le dernier pointage de l’Organisation internationale du travail (OIT). C’est aussi le constat dressé par Antonio Lisboa, historien et responsable des relations internationales au sein de la plus grande faîtière syndicale du Brésil, la Centrale unique des travailleur·ses (CUT). De passage à Genève pour participer à une réunion du conseil d’administration de l’Organisation internationale du travail (OIT), le militant est intervenu lors d’une table-ronde organisée le 24 mars par E-changer, la Fédération genevoise de coopération (FGC) et le Syndicat interprofessionnel des travailleur·ses (SIT). Il y a évoqué la persistance de l’esclavage moderne, au Brésil et au-delà ainsi que sa fonctionnalité au sein de l’économie mondiale. Tout en dessinant les batailles politiques et syndicales indispensables pour mettre fin à ce fléau.
Le Brésil a été le dernier pays au monde à abolir officiellement l’esclavage, en 1888. Quelle est la situation aujourd’hui?
Antonio Lisboa: Des milliers de travailleurs brésiliens sont victimes d’esclavage moderne – un terme qui recouvre le travail forcé, la soumission à des horaires épuisants, la servitude pour dettes et/ou à des conditions dégradantes. Entre 1995 et 2025, plus de 67 000 personnes répondant à cette définition ont été secourues par le gouvernement. On constate une augmentation des cas dans les zones urbaines.
Quels sont les domaines les plus touchés?
Des secteurs importants de l’économie font recours au travail forcé: les grandes plantations liées à l’agrobusiness – du café à celle de la canne à sucre, en passant par la viticulture –, le secteur de l’élevage, la production de charbon végétal et la construction civile. De nombreuses employées de maison sont aussi concernées. Les travailleurs migrants représentent une cible de choix, en raison des discriminations qu’ils et elles subissent. C’est le cas des exilés venant de Haïti, du Venezuela ou du Paraguay, mais aussi des personnes qui migrent à l’intérieur du pays, par exemple du Nord vers le Sud. Il faut ajouter à ce tableau la précarisation extrême dont souffrent certaines catégories – comme les personnes vendant des produits fabriqués à domicile ou recyclant les déchets dans la rue, mais aussi les employés des plateformes numériques – souvent soumises à des conditions de travail et de vie se rapprochant de l’esclavage moderne.
Où en est la lutte contre ce fléau?
Entre 2003 et 2015, sous les présidences de Luiz Inácio Lula da Silva puis de Dilma Rousseff, les deux issus du Parti des travailleurs (PT), une politique volontariste avait réussi à réduire l’incidence du travail esclave, notamment grâce au renforcement des contrôles. La situation a radicalement changé après le coup d’Etat parlementaire de 2016, qui a abouti à la destitution de Dilma Rousseff. Sous les mandats de l’ultralibéral Michel Temer puis du leader d’extrême droite Jair Bolsonaro, on a assisté à un retour du travail forcé.
Pourquoi ce recul?
C’était la conséquence d’une triple offensive menée par ces deux présidents: contre la législation sur le travail; contre l’organisation syndicale et les mécanismes de négociation collective; et contre l’inspection du travail, largement démantelée et sous-financée. Depuis le début de son troisième mandat, en janvier 2023, le gouvernement Lula tente d’inverser la tendance. Il a notamment engagé 900 inspecteurs du travail. Mais il reste du chemin à faire: selon nos calculs, il manque encore 1700 professionnels pour effectuer suffisamment de contrôles.
Vous insistez sur l’importance de l’inspection du travail.
Elle est centrale. Sans contrôles sur le terrain, il n’y a pas de lutte effective contre le travail esclave – surtout dans un pays gigantesque comme le nôtre. Prenons l’exemple du travail domestique. En 2013, le Brésil a modifié sa Constitution pour garantir aux employées de maison les mêmes droits qu’aux autres salariés. Mais ces travailleuses, dans leur immense majorité des femmes noires, restent en situation de grande vulnérabilité face à leur employeur: elles sont dans son domicile privé! Il est donc indispensable que des inspecteurs puissent contrôler sur place l’application de la nouvelle législation.
Qu’en est-il du rôle des syndicats?
L’activité syndicale est un pilier de la lutte contre les formes dégradantes de travail. A la CUT, nous tentons de renforcer l’organisation des quatre secteurs les plus précarisés: les employées domestiques, les travailleurs à domicile et de rue, ainsi que les livreurs ou chauffeurs sur application. Nous faisons en sorte qu’ils et elles puissent connaître leurs droits et dénoncer d’éventuelles violations. Et réalisons ce travail de manière intersectorielle, pour que la lutte de chaque catégorie puisse renforcer les autres.
Vous faites partie du conseil d’administration de l’Organisation internationale du travail (OIT). Ce cadre est-il utile à votre action?
Le travail esclave est la conséquence d’un système global qui se nourrit de la surexploitation des personnes issues de la migration, spécialement du Sud global. Cette main-d’œuvre est rendue encore plus vulnérable par le durcissement actuel des politiques migratoires. Affronter cette problématique implique de se battre pour que la migration soit reconnue comme un droit. Mais aussi de renforcer les mécanismes de redistribution et de protection sociales, afin que personne ne soit forcé de quitter son foyer pour survivre. Pour avancer dans ce sens, il est utile de pouvoir s’appuyer sur un cadre réglementaire global. C’est le rôle de l’OIT. Pensons à la convention 29 contre le travail forcé, aux conventions 97 et 143 garantissant les droits des travailleurs migrants. Autant de leviers pour nos luttes syndicales.
Aujourd’hui, une priorité est de réguler l’économie de plateforme. Une convention de l’OIT sur la question devrait voir le jour cette année, malgré l’opposition des employeurs. Ce serait une étape importante pour affronter les nouvelles formes d’esclavage moderne imposées par Uber ou iFood.
Article paru dans le journal "Le Courrier"